Que révèle l’affaire Grasset ? Après Sophie de Closets en 2022, le groupe Hachette vient d’évincer un autre éditeur respecté, Olivier Nora. La méthode brutale est celle qui prévaut dans les grands groupes : on déplace les personnes comme des pions. Sauf qu’ici la raison n’était pas financière, quoi qu’en dise Vincent Bolloré, patron du groupe. Elle tenait à un rapport de force concernant des décisions éditoriales, sur fond idéologique.
Certes, le capitalisme financier, qui s’est imposé dans l’édition avec les rachats successifs de maisons, octroie un pouvoir de décision aux actionnaires. Dans L’Edition sans éditeurs (La Fabrique Ed., 1999), l’éditeur franco-américain André Schiffrin avait mis en garde, à partir de l’expérience états-unienne, contre les risques qu’implique la concentration dans ce secteur.
Car le livre n’est pas une marchandise comme les autres. Les groupes l’avaient bien compris, optant pour une intégration dite horizontale : celle-ci consiste à respecter l’indépendance éditoriale de maisons dirigées par des professionnels de l’édition, connaisseurs de leur catalogue et de leurs auteurs, tant que les attentes financières sont satisfaites – ce qui, déjà, fait peser une pression externe sur les éditeurs. Les professionnels en question ont la tâche de faire fructifier un capital symbolique ancien, dont la convertibilité en capital économique assure une certaine stabilité des revenus.
Mobilisation rapide et médiatisée
Or, chez Hachette, cette indépendance éditoriale a été bafouée avec fracas. Que Vincent Bolloré assimile la majorité actionnariale à la démocratie est une pirouette démagogique qui ne trompe personne : il s’agit d’une ingérence sans précédent dans une décision éditoriale – qui ne porte pas tant sur la date de parution du livre de Boualem Sansal que sur le refus de l’ouvrage de Nicolas Diat, auteur catholique réactionnaire, éditeur de l’autobiographie de Jordan Bardella chez Fayard, autre maison prise d’assaut pour le projet idéologique du milliardaire.
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Source:
www.lemonde.fr
