Mark Carney n’a pas pris position sur la doctrine Gérin-Lajoie, principe central de l’action extérieure du Québec, alors que le Gouvernement du Québec l’a invoquée dans le différend entourant un sommet avec l’Union européenne. Cette réserve maintient ouverte une question institutionnelle sensible au Canada : jusqu’où une province peut-elle faire valoir, sur la scène internationale, les compétences qui lui appartiennent sur le plan interne ?
Formulée en 1965 par Paul Gérin-Lajoie, alors ministre québécois de l’Éducation, cette doctrine repose sur une idée simple : les compétences constitutionnelles du Québec ne s’arrêtent pas à ses frontières lorsqu’elles touchent des domaines comme l’éducation, la culture ou certains volets économiques et sociaux. Elle a progressivement structuré la diplomatie québécoise, portée aujourd’hui par le ministère des Relations internationales et de la Francophonie. Sans se substituer à la politique étrangère fédérale, elle sert de fondement à une présence distincte du Québec dans plusieurs forums et partenariats.
Le dossier du sommet avec l’Union européenne illustre la portée concrète de ce principe. Lorsque des discussions internationales abordent des matières relevant de compétences provinciales, Québec revendique un rôle qui dépasse la simple consultation. Ottawa, de son côté, conserve la responsabilité générale des relations extérieures du pays. L’équilibre entre ces deux logiques n’est pas uniquement juridique : il engage aussi la représentation politique, la visibilité institutionnelle et la capacité d’influence auprès des partenaires étrangers.
En évitant de trancher, Mark Carney s’inscrit dans une prudence fréquente chez les responsables fédéraux confrontés aux demandes québécoises en matière de relations internationales. Une déclaration trop nette pourrait être interprétée soit comme une remise en cause de l’autonomie revendiquée par Québec, soit comme un affaiblissement de la cohérence diplomatique canadienne. Dans un contexte où les relations avec l’Europe touchent au commerce, à l’innovation, à l’environnement et aux politiques publiques, la question dépasse le protocole.
La doctrine Gérin-Lajoie demeure ainsi un repère majeur du fédéralisme canadien. Elle ne règle pas automatiquement les tensions entre Québec et Ottawa, mais elle fournit au gouvernement québécois un cadre politique durable pour justifier son action extérieure. Le silence de Carney ne ferme donc pas le débat ; il confirme plutôt que la place du Québec dans les échanges internationaux reste un sujet délicat, appelé à ressurgir chaque fois qu’un dossier international croise les champs de compétence provinciaux.

