Compagnons de la nuit. Il faut un début à tout. En littérature, c’est pareil. L’écriture, c’est ce qui succède. Ce qui suit quelque chose qui ne saurait, dès lors que c’est advenu, se dire ailleurs que sur la page. Un amour, un chagrin, un enfxant, un pays perdu, qu’importe. Une perte. Une conversation qui n’a jamais eu lieu. C’est Fitzgerald qui séduit Zelda dans L’envers du paradis, Duras qui revient vers sa mère dans Un barrage contre le Pacifique, Fritz Zorn qui écrit Mars depuis son cancer… Ce sera aussi ce texte, Saturne, une novella splendide, gorgée de colère, de regrets et de douleur, avec laquelle il y a plus de vingt ans Eduardo Halfon fit son entrée en littérature et ses adieux à son père. Halfon, auteur guatémaltèque d’origine juive, est passionné par toutes les questions de transmission et en premier lieu celle de l’Histoire. Il est désormais à la tête d’une œuvre à la fois profuse et cohérente, parmi les plus singulières, discrètement érudites et élégantes de ce temps. Une œuvre dont la réception en France a été couronnée par de nombreux prix, notamment pour son dernier livre, Tarentule (Quai Voltaire, 2024) qui a reçu le Médicis étranger. Saturne, qui paraît ces jours-ci, fut initialement édité en 2011 sous l’égide de la MEET (Maison des écrivains étrangers et des traducteurs) de Saint-Nazaire et bénéficie aujourd’hui d’une nouvelle traduction due aux bons soins de David Fauquemberg. Pour ce qui signera son entrée dans la carrière, Halfon part de la fin… La mort. Celle, volontaire, d’un certain nombre d’écrivains et d’artistes, et de l’homme qui fut si peu, si mal, son père. « Moi, père, je souffre de votre absence. Nous avions beau nous voir quasiment tous les jours, je ne me souviens pas de la dernière fois que vous avez été avec moi. S’adresser la parole, père, n’est pas parler. Manger ensemble autour d’une table n’est pas être ensemble. Nous entretenions une relation cordiale parce que notre code de conduite l’exigeait, parce que nous n’avions pas le courage de reconnaître notre désintérêt croissant, notre échec. Nous nous ignorions. » Longtemps après qu’ils eurent cessé de se voir, Eduardo Halfon, désormais exilé volontaire loin de son pays natal, reçut chaque mois une enveloppe de son père. À l’intérieur, juste une signature et un chèque… Cette infinie violence d’un déni, Halfon la transfigurera donc en un texte. Un texte qui sera comme la matrice de tous ceux à venir. En ces pages inaugurales, l’auteur chemine aux côtés de frères de la nuit, ces auteurs qui eurent la mélancolie pour compagne et finirent par se suicider. Voici donc, terribles spectres, Klaus Mann, Ernest Hemingway, Sylvia Plath, Virginia Woolf ou Cesare Pavese, parmi tant d’autres… Bon nombre firent leur entrée au royaume des ténèbres sur les traces d’un paternel absent, indifférent, déchiré de chagrin. Jusqu’à ce jour où penché au-dessus de la tombe de celui qui n’aura donc jamais su être son père, Halfon comprend que tout ça, peut-être, ne signifie rien. Et que l’on peut vivre et mourir non réconciliés.
Eduardo HalfonSaturneLa Table rondeTraduit de l’espagnol (Guatemala) par David FauquembergTirage: 4 000 ex.Prix: 14 € ; 72 pISBN: 9791037116499
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