Les évangéliques représentent un chrétien sur quatre aujourd’hui dans le monde. Prosélytes, ils sont en progression à l’échelle de la planète. Qui sont-ils et que veulent-ils? Faut-il les craindre? Dans Le nouveau pouvoir évangélique (Ed. Grasset), l’historien et sociologue des religions Sébastien Fath nous rend compte de ses récents travaux.
Gabrielle Desarzens / Adaptation: Carole Pirker
On estime aujourd’hui entre 380 à 420 millions le nombre d’évangéliques dans le monde. S’ils restent loin derrière les catholiques, trois à quatre fois plus nombreux qu’eux, la progression des évangéliques a connu une forte accélération après 1950.
En un siècle, leur présence, jadis concentrée dans l’Europe protestante et en Amérique du Nord, s’est déplacée vers l’Afrique subsaharienne, l’Amérique latine et certaines régions d’Asie, alors que les évangéliques restent souvent une minorité en Europe. Ils ont aussi progressé beaucoup plus vite que les protestants historiques (réformés, luthériens, anglicans, méthodistes) et représentent environ la moitié du monde protestant.
La conversion est un peu le socle incontournable qui caractérise les Églises évangéliques. Il faut naître de nouveau…Sébastien Fath: Oui, chez les évangéliques, on ne naît pas chrétien, on le devient en effet par conversion. Cela implique une forme de rencontre avec Dieu. L’expérience du divin est vraiment très importante dans ces Églises. Ensuite, cela passe par l’expression publique de la foi, attestée par un témoignage public et validée ensuite par un style de vie qui change.
Sébastien Fath est un historien et sociologue français spécialisé dans le protestantisme évangélique. @ DR
Dans la vie du croyant converti, on doit en effet pouvoir discerner un certain nombre de changements, de reconfigurations par rapport à ce qui est prescrit dans les églises évangéliques. On rejoint là un troisième critère des églises évangéliques. Ce qui est prescrit est un contenu normatif appuyé sur la Bible, en particulier pour les prescriptions normatives, qui sont comprises de manière directe et que l’on cherche à traduire concrètement dans la vie des fidèles.
Parler de sa foi et de ce qui a changé dans sa vie, sous forme d’un prosélytisme souvent décomplexé, est-ce cela qui dérange dans nos sociétés occidentales?Oui, en partie. Dans nos sociétés occidentales très sécularisées, on a l’habitude du prosélytisme politique, commercial, mais, de moins en moins du prosélytisme religieux. Il y a aujourd’hui cette idée que la religion est d’abord une question de choix personnel, voire de sphère privée, et le prosélytisme public, qui est pratiqué largement par les églises évangéliques, tend à déranger.
Dans votre livre, vous avancez le chiffre de 700 millions de fidèles évangéliques dans le monde, soit un chrétien sur quatre. Comment expliquez-vous ce succès?Dans des sociétés qui changent très rapidement, ces églises répondent à la demande de repères, car tout ce qui a été construit après la seconde Guerre mondiale vacille, y compris la référence au droit international. L’actualité très douloureuse sur le plan international l’illustre bien. Dans ce contexte, les églises évangéliques proposent des repères stables, des normes et des lignes de conduite qui sécurisent des individus qui sont souvent en souffrance. Elles fabriquent aussi du lien, dans des sociétés frappées de plein fouet par le passage d’un capitalisme industriel à un capitalisme financier et qui sont marquées par un néolibéralisme, cherchant à éliminer tout ce qui fait obstacle entre l’individu et le marché. Cette évolution génère de plus en plus de solitude, non seulement chez les personnes âgées mais aussi chez les jeunes actifs.
« Dans des sociétés qui changent très rapidement, ces églises répondent à la demande de repères, car tout ce qui a été construit après la seconde Guerre mondiale vacille. »
Il y a donc une vraie demande de lien?Oui et dans les églises évangéliques, on fabrique du lien. On propose une famille dans laquelle on est frères et sœurs pour l’éternité, selon l’utopie évangélique, car on entre dans le Royaume de Dieu et dans le corps mystique de Jésus-Christ. Ce lien social est vécu dans les communautés par des réunions de semaine. Ce n’est pas un peuple de chrétiens qui vont à l’église le dimanche. Ils ont des réunions durant la semaine et prennent régulièrement des nouvelles les uns des autres. Cela répond à de grands besoins aujourd’hui pour nos contemporains. Un troisième élément explique aussi le succès des églises évangéliques, même s’il ne joue pas partout et qu’il faudrait le nuancer suivant les types de milieux évangéliques auxquels on a affaire.
Au Brésil, aux élections de 2022, les évangéliques représentaient plus de 70% des candidats qui se sont présentés aux postes de sénateurs, députés fédéraux et gouverneurs @ Jean-Claude Gérez
Et quel est cet élément?C’est le modèle «bottom-up» de ces églises, un anglicisme qui veut dire que ce sont les communautés de base, les assemblées de fidèles elles-mêmes qui décident de l’essentiel de ce qui se passe au niveau local. Il y a donc une forme de retour à une démocratie, peut-être pas en Suisse restée beaucoup plus démocratique, mais dans l’Union européenne et aux États-Unis, où l’on observe un recul de la démocratie. Car aujourd’hui beaucoup d’individus on le sentiment que tout se décide au-dessus de leur tête et qu’ils n’ont prise sur rien. Dans une église évangélique, on reprend un peu d’autorité, de pouvoir et de décision. On peut choisir la plupart du temps son pasteur, on vote pour le budget de l’église locale. Il y a donc une forme de vie démocratique, alors qu’à l’échelle nationale, celle-ci paraît toujours moins évidente.
« Dans une église évangélique, on reprend un peu d’autorité, de pouvoir et de décision. »
Vous dites que le protestantisme évangélique est passé en France et en Europe du statut de quasi-hérésie discriminée à celui de relève du christianisme. Est-ce que le salut de l’Eglise tient finalement aux évangéliques?Il y a en tout cas une forme d’évangélisation des églises et de l’islam. D’ailleurs, on a aujourd’hui des imams qui prêchent un peu comme des évangéliques. Donc, il y a effectivement une influence culturelle de l’évangélisme, qui touche aussi le catholicisme. Je renvoie ici aux excellents travaux de la sociologue et anthropologue Valérie Aubourg sur l’influence évangélique dans l’Église catholique (Réveil catholique, Emprunts évangéliques au sein du catholicisme, Ed. Labor et Fides, 2020, ndlr). Donc cette influence est importante. Mais il ne faut pas réduire la relation des évangéliques aux autres Églises à une relation en sens unique, parce que les églises évangéliques sont également influencées par les églises environnantes.
C’est-à-dire?Il y a par exemple aujourd’hui des formes catholiques qui pénètrent dans les églises évangéliques, notamment dans les églises de type néo-charismatiques et néo-pentecôtistes, qui reprennent la titulature catholique. De nos jours on rencontre des évêques et des archevêques évangéliques. On reprend aussi parfois les habits liturgiques de l’Église catholique mais aussi des pratiques de piété comme les retraites spirituelles et se pose même la question de l’Eucharistie.
« Il y a par exemple aujourd’hui des formes catholiques qui pénètrent dans les églises évangéliques. »
C’est un point que j’ai repéré sur le terrain et qui surprendra les historiens car il a marqué une rupture extrêmement forte entre la réforme protestante, qui a eu tendance à symboliser le pain et le vin, le corps et le sang du Christ par rapport à l’Église catholique qui considère le pain et le vin comme le sang et le corps du Christ. Or aujourd’hui, dans de plus en plus d’églises évangéliques, notamment les églises postcoloniales, on n’est pas loin de l’Eucharistie catholique et plus du tout dans la symbolisation de type calviniste. On constate une forme d’influence catholique et que les choses ne se font pas à sens unique.
Vous dites aussi que beaucoup de catholiques passent chez les évangéliques. Comment l’expliquez-vous?Très schématiquement, on peut résumer les choses ainsi et je m’excuse par avance pour le côté un peu caricatural mais globalement l’Eglise catholique est un modèle qui fonctionnait très bien dans des sociétés verticales de type ancien régime, avec une institution sainte et une hiérarchie couronnée par le pape. Or on n’est plus dans cette verticalité. Nous avons basculé depuis plus de deux siècles dans l’âge démocratique. De pair avec la démocratisation des sociétés à l’échelle planétaire, l’essor de la société de consommation met en avant le choix personnel. Un élément que l’on retrouve davantage dans les églises évangéliques que dans l’Église catholique. Celle-ci est beaucoup plus un modèle d’obéissance, de tradition et de transmission par tradition de la religion.
Les évangéliques seraient plus en phase avec la société que les catholiques?Comme dirait ma collègue sociologue Danièle Hervieu-Léger, les églises évangéliques sont aujourd’hui beaucoup plus en phase avec la demande de choix et de décisions personnelles, y compris par rapport au baptême. Les catholiques qui se sont tournés vers l’évangélisme ne sont pas trop dépaysés sur le plan du conservatisme éthique. En revanche, beaucoup d’ex-catholiques apprécient la visibilité des femmes dans des positions d’autorité: présidence du culte, prédication et pasteure. Il y a une distribution genrée de l’autorité différente de celle que l’on observe dans l’Église catholique qui maintient un modèle largement masculiniste.
Au fond, est-ce qu’il faut avoir peur de ce nouveau pouvoir évangélique?Oui et non, cela dépend des contextes. Cette mouvance n’est pas unifiée. On se trouve vraiment devant une très grande diversité. Il est donc difficile répondre de façon globale, mais dans des scénarios de manipulation populiste, cela peut parfois générer des troubles de nature à perturber l’ordre démocratique. Il y a donc, dans certains cas, des raisons de surveiller ces mouvements et d’être attentif à dialoguer. La démocratie locale, les rencontres entre acteurs publics, associatifs et religieux sont importantes. Il faut inviter tout le monde et impliquer les acteurs évangéliques. Sur le terrain helvétique, par exemple, le réseau évangélique suisse, qui existe depuis 2006, est très investi dans ces démarches. Et plus il y a du dialogue et de la rencontre, moins les dérives radicalisées sont à craindre. (cath.ch/cp/bh)
Le nouveau pouvoir évangélique, Sébastien Fath, Ed. Grasset, 2026, 504 pages.
Un spécialiste du protestantisme évangélique
Né à Strasbourg le 25 septembre 1968, Sébastien Fath est un historien et sociologue français spécialisé dans le protestantisme évangélique. Chercheur au CNRS et membre du laboratoire Groupe Sociétés, Religions, Laïcités (GSRL), il consacre plusieurs travaux aux rapports entre évangélisme américain, culture et politique (Dieu bénisse l’Amérique, La religion de la Maison Blanche, Militants de la Bible) et réalise la première synthèse sur les Églises évangéliques en France (Du ghetto au réseau). Il étudie les recompositions du christianisme postcolonial (Les nouveaux christianismes en Afrique) et codirige jusqu’en 2028 le programme Religion et Francophonie, rattaché au GSRL. Un livre sur les théologies de la prospérité en perspective postcoloniale est à paraître. CP
Source:
cath.ch
