Comme beaucoup d’enfants racisé·es, j’ai pris conscience d’être noir à travers des insultes. Dès la maternelle, des camarades ont cru bon de me signifier que j’étais différent et surtout inférieur, que ma couleur leur donnait l’impression que j’étais sale.
Vous connaissez sûrement le test de la poupée noire et de la poupée blanche, conçu en 1947 par des psychologues afro-américains (le couple Kenneth B. Clark et Mamie Phipps Clark) et qui met en évidence combien les enfants peuvent intérioriser tôt le racisme. Cela consiste à demander à des enfants noir·es âgé·es de 3 à 7 ans quelle poupée i·elles trouvent la plus belle, entre une blanche et une noire posées face à eux. Majoritairement, i·elles choisissent la poupée blanche, expliquant qu’i·elles considèrent la noire plus laide, méchante et d’autres qualificatifs négatifs. Qu’i·elles aient intériorisé si jeunes la négrophobie et la domination blanche témoigne du climat socioculturel dans lequel i·elles grandissent. Quand bien même leurs proches seraient elleux-mêmes noir·es, i·elles sentent que la société les dévalorise au profit des personnes blanches.
Près de quatre-vingts ans plus tard, même de l’autre côté de l’Atlantique, les choses n’ont que trop peu changé. C’est ce qu’illustre notamment le documentaire Noirs en France, sorti en 2022, réalisé par Aurélia Perreau et Alain Mabanckou. Le test des poupées y est reproduit et les conclusions restent les mêmes. Enfant, je n’ai pas eu besoin de faire ce test pour me rendre compte de la même chose. Notamment parce que j’ai un petit frère de trois ans de moins que moi et qui, dès sa maternelle, réclamait souvent en pleurant à nos parents de devenir blanc. Je ne me souviens pas d’avoir eu la même réflexion, mais l’entendre détester sa couleur de peau et la nature de ses cheveux m’ont fait prendre conscience, dès l’âge de 6 ans, des ravages que cela pouvait avoir sur l’estime de nous-mêmes. Je savais bien qu’une telle transformation était impossible, mais le simple fait qu’il la formule m’a fait réaliser combien notre vie serait sûrement plus facile si elle n’était pas soumise au racisme.
L’insulte réaffirme au quotidien des rapports de pouvoir de genre, de classe ou de race. Une insulte sans stigmate n’est qu’une offense momentanée et contextuelle. Alors que les injures qui reposent sur des stigmates témoignent des logiques de domination.
Mais là où ma famille pouvait servir de cocon relativement préservé du racisme, d’autres insultes pouvaient jouer les prolongations, de la cour de récréation de la primaire jusqu’à chez moi. Être traité de «pédé» fait partie de mon quotidien depuis au moins la primaire, et cette injure homophobe pouvait aussi sortir de la bouche de mes parents ou de mon petit frère face à des événements à la télévision, par exemple. Plus rarement contre moi, même si certains regards pouvaient signifier la même chose. Si je pouvais échapper au racisme dans mon foyer et même me confier à son sujet à des proches, l’homophobie m’y poursuivait, m’enfermant dans le silence.
Grandir à la croisée des insultes a violemment façonné mon identité, pour ne pas dire fracassé. Car les injures (nous) agissent comme autant de rappels à l’ordre cishétéroroblantriarcal et validiste. On pourrait les résumer à une forme d’énoncé qui vise à blesser, humilier, rabaisser ou provoquer l’autre. Elles se fondent généralement sur la base d’un stigmate au sens sociologique, c’est-à-dire un caractère socialement disqualifiant attribué à une personne ou un groupe entraînant exclusion, discrimination ou dévalorisation durable. C’est ce que définit Erving Goffman dans Stigmate – Les usages sociaux des handicaps1. L’insulte est un acte de langage bref, à visée offensive, tandis que le stigmate renvoie à un statut social négatif, attribué et perpétué. Le premier correspond à l’infime pointe de l’iceberg émergé; le second en est le monument immergé. C’est aussi pourquoi s’intéresser aux insultes peut permettre de comprendre les dynamiques de pouvoir qui régissent notre société, que ce soit les LGBTphobies, le racisme ou encore le validisme.
L’injure contribue à cristalliser et reproduire le stigmate. Cela permet aussi de saisir qu’une personne racisée qui insulte une personne blanche de «sale Blanc» ne tient pas du racisme anti-Blancs, puisque cet acte de discrimination interindividuel ne s’appuie ni ne correspond au racisme systémique. Les personnes blanches ne sont pas discriminées dans l’accès au travail, au soin, au logement et à l’espace public. Être blanc n’est pas stigmatisé socialement, c’est même plutôt récompensé, valorisé.
Or, le stigmate réside dans la construction culturelle de la différence: ce que l’on juge «anormal» dépend des normes du groupe dominant. Dès lors, insulter devient un outil de domination symbolique, pour schématiser Pierre Bourdieu dans Ce que parler veut dire2. L’insulte réaffirme, entretient au quotidien des rapports de pouvoir de genre, de classe ou encore de race. Une insulte sans stigmate n’est qu’une offense momentanée et contextuelle. Alors que les injures qui reposent sur des stigmates témoignent des logiques de domination. C’est parce qu’être noir et gay est stigmatisé dans notre société française que les insultes racistes et homophobes m’atteignent beaucoup plus que de me faire traiter de «petit con». Parce qu’elles m’assignent, me rappellent à l’ordre, m’enferment.
Se saisir de l’injure pour s’autodésigner de manière positive permet de reprendre la parole là où l’on voulait nous réduire au silence ou à une caricature infamante. Plus qu’une revanche verbale, cela peut avoir des effets existentiels, culturels et politiques très concrets.
Néanmoins, certaines personnes décident de se réapproprier les injures afin d’en faire un terreau de solidarité. C’est le cas par exemple de «pédés», apocope de «pédéraste», qui repose sur le préjugé homophobe que les hommes gays seraient forcément attirés par les jeunes garçons. Plutôt que de rejeter en bloc ce terme, certaines personnes concernées ont décidé de se le réapproprier. C’est ce qu’on appelle le «retournement du stigmate». C’est bien parce que ces insultes nous marquent au fer rouge qu’elles peuvent nous servir de point d’identification, signe de reconnaissance et de ralliement, voire de renforcement. Se multiplient ainsi des collectifs militants qui se réapproprient volontairement des termes injurieux, comme «Les Inverti·es» ou des soirées clubbing qui s’affichent fièrement «TransPédésGouines». Ainsi, l’injure réappropriée devient un outil de subversion.
Ce qui m’a toujours frappé avec les insultes qui reposent sur des oppressions systémiques, c’est justement la façon dont elles encapsulent des rapports de domination. Elles condensent des siècles d’histoire, de discours, de violences et fonctionnent alors comme des rappels à l’ordre social. Mais c’est précisément parce qu’elles cristallisent tout ça que les retourner a quelque chose d’aussi transgressif. Transformer l’humiliation en subversion permet symboliquement de renverser la table, d’ébranler ce statu quo et d’imposer une autre vision du monde. Celle où l’on refuse d’intérioriser la domination.
Car, comme dans toute bonne histoire, nommer les choses est un préambule difficilement contournable pour raconter un univers. Se saisir de l’injure pour s’autodésigner de manière positive permet donc de reprendre la parole là où l’on voulait nous réduire au silence ou à une caricature infamante. De reprendre le pouvoir sur sa propre narration. Plus qu’une revanche verbale, cela peut avoir des effets existentiels, culturels et politiques très concrets. Voire être au fondement de mouvements tout entiers.
Je ne peux évidemment pas parler de retournement de stigmate sans évoquer la négritude d’Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor et Léon-Gontran Damas. Durant l’entre-deux-guerres, ils s’emparent alors du mot «nègre», lourd de siècles d’esclavage, pour le charger d’une dignité longtemps refusée, en faire le point de départ d’une matière poétique et politique. Faire du stigmate une identité, et de cette identité une force, c’est aussi un mécanisme que l’on retrouve du côté du Front homosexuel d’action révolutionnaire (FHAR) et des Gouines rouges dans les années 1970.
Ces militant·es, souvent étudiant·es, se réapproprient des insultes LGBTphobes comme «pédé», «gouine» et «folle» pour en faire leur bannière de lutte. Ensemble, i·elles refusent la politique de respectabilité et versent plutôt dans la provocation comme arme politique, en commençant par l’injure qui interpelle et force donc l’écoute, de quoi permettre d’établir un rapport de force. Je tiens aussi à rappeler que le terme même de «féministe» vient du vocabulaire médical, pour désigner des hommes développant des caractéristiques féminines (ce qui est évidemment stigmatisé dans nos sociétés cishétéropatriarcales), avant que des militantes pour les droits des femmes se le réapproprient.
Instruments de pouvoir, pour asseoir sa domination ou la déchoir, les mots et en particulier les insultes peuvent donc servir de déclencheur, voire d’accélérateur de lutte, mais aussi cliver, diviser pour mieux (nous) régenter.
D’ailleurs, le féminisme a aussi opéré une autre forme de renversement autour de la figure de la sorcière, passée des bûchers au sommet de la culture populaire. Aujourd’hui, ce mécanisme de réappropriation de l’insulte continue d’inspirer et même d’être au fondement de beaucoup de démarches créatives et politiques. C’est ce qu’illustrent mes rencontres avec Noam Sinseau autour du mot «makoumé» («pédé» en créole antillo-guyanais), Maëlle Le Corre avec «gouine», la chanteuse Thérèse autour des stéréotypes anti-Asiatiques, le collectif des Inverti·es avec des insultes LGBTphobes, l’activiste trans Claude-Emmanuelle avec l’étiquette de «bimbo» ou encore la travailleuse du sexe Kata Loba avec celle de «pute».
Mais le retournement du stigmate n’est évidemment pas une fin politique en soi et peut même diviser, comme on le décrypte ensuite avec les militantes contre le racisme anti-Asiatiques Grace Ly et Linh-Lan Dao, l’autrice d’un essai sur l’arabisogynie Nesrine Slaoui, ou encore le docteur ès lettres Louis-Georges Tin, qui milite depuis vingt ans contre les LGBTphobies et le racisme.
Parce que le retournement n’est jamais linéaire ou consensuel, doit-on forcément laisser certains mots insultants dans le passé pour éviter de blesser nos pairs contemporains? Qu’est-ce qui entrave la réappropriation? En retournant un mot stigmatisant, ne sommes-nous pas en train de réactiver la domination qu’il cristallise? Autrement dit, risque-t-on de figer nos identités selon les mots des dominant·es, alors même qu’on cherche à s’émanciper de leurs normes? Autant de questions auxquelles je tenterai de répondre afin de comprendre les risques inhérents à cette pratique, de la dilution à la dépolitisation, voire la récupération marketing, comme l’illustre particulièrement la trajectoire du mot «queer», y compris en France.
Instruments de pouvoir, pour asseoir sa domination ou la déchoir, les mots et en particulier les insultes peuvent donc servir de déclencheur, voire d’accélérateur de lutte, mais aussi cliver, diviser pour mieux (nous) régenter. C’est pourquoi ce livre s’intéresse autant à l’histoire qu’aux débats actuels. Car comprendre le retournement du stigmate, c’est comprendre nos combats, nos fractures, nos stratégies. C’est aussi comprendre que nous ne partons jamais de zéro, chaque insulte porte une histoire, chaque retournement s’inscrit dans une généalogie, des sorcières aux féministes, du FHAR aux Inverti·es, ou encore de la négritude à Kiffe ta race.
Étudier le retournement du stigmate, c’est interroger le langage comme terrain de lutte, un lieu où se jouent à la fois l’invention de soi et la reproduction de la domination. C’est aussi prendre au sérieux cette idée que les insultes ne sont jamais de simples mots, mais des armes dont il faut apprendre à saisir le tranchant. Ce livre ne cherche donc pas seulement à analyser des mots, mais à comprendre ce qu’ils font à nos vies. Car derrière chaque injure se cache un rapport de force, et derrière chaque retournement une bataille pour la dignité. Raconter cette histoire, c’est rendre visibles les cicatrices, mais aussi les victoires de celles et ceux qui ont refusé de se taire.
Source:
www.slate.fr

