Giovanni Segantini, Pâturages alpins

Sans doute avez-vous déjà vu, lors de vos déambulations dans les musées d’art moderne suisses ou italiens, de vastes paysages montagneux à la texture particulière – comme si l’air s’y décomposait en une infinité de microfissures qui ouvraient la réalité à une perception cachée – sans savoir qui avait signé ces œuvres étonnantes. Méconnu en France, Giovanni Segantini (1858–1899) est pourtant une figure majeure du symbolisme de l’autre côté des Alpes. Vassily Kandinsky le considérait même comme un pionnier de l’abstraction tant sa peinture exprimait, par sa touche divisionniste, une vision dématérialisée du monde digne des « chercheurs de l’intérieur, dans l’extérieur ».

Dès lors, il est assez cohérent que la première rétrospective en France de ce grand oublié de l’art ait lieu au musée Marmottan Monet. Les deux peintres, qui étaient contemporains, ont modifié le regard sur les apparences en sondant leurs fluctuations au gré des heures : Claude Monet dans son antre de Giverny, et Giovanni Segantini sur les hauteurs des Grisons.

Une vie au fil de l’ascension des montagnes

Giovanni Segantini, Autoportrait, 1893

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Crayon sur papier • 35,5 × 25,5 cm • Coll. Segantini Museum, Saint-Moritz, dépôt de la Fondation Otto Fischbacher Giovanni Segantini • © Stephan Schenk, Segantini Museum

Né en 1858 au bord du lac de Garde, il connaît une enfance difficile, marquée par la disparition précoce de sa mère. Ce traumatisme aura une profonde incidence sur son imaginaire, où la figure maternelle occupera une place centrale. Délaissé par sa famille, il perd sa nationalité pendant son adolescence et restera apatride toute sa vie. Cette absence d’identité n’est pas étrangère à sa liberté radicale en tant qu’artiste et à sa volonté de dépasser les frontières culturelles et les clivages esthétiques.

Dès ses débuts à Milan, il témoigne d’un véritable don dans sa manière de rendre la luminosité, ce qui orientera sa trajectoire. De tempérament inquiet, il fuit la collectivité et privilégie les grands espaces sauvages où il peint en plein air. Cherchant à se rapprocher d’un idéal de clarté, il grimpera progressivement vers les sommets pour embrasser des panoramas de plus en plus larges. C’est cette quête d’élévation géographique qui structure le chapitrage des salles de l’exposition.

Giovanni Segantini, Ave Maria à la traversée

Giovanni Segantini, Ave Maria à la traversée, 1886–1888

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Huile sur toile • 121,2 × 92,2 cm • Coll. Segantini Museum, Saint-Moritz, dépôt de la Fondation Otto Fischbacher Giovanni Segantini • © Stephan Schenk, Segantini Museum

Nous partons des 264 mètres d’altitude du lac de Pusiano, où le peintre réalisa l’œuvre qui lui apporta, en 1883, une renommée internationale : Ave Maria à la traversée, impressionnant par la nudité et le rayonnement de sa construction. Et cheminons vers les 2 837 mètres du mont Schafberg en Engadine, où Segantini trouva la mort à l’âge de 41 ans alors qu’il travaillait à un triptyque aux accents prématurément testamentaires : La Vie, La Nature, La Mort.


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La nature dans un rapport spirituel

En prenant de la hauteur, la vie est ramenée à son caractère le plus essentiel où la hiérarchie entre les espèces s’efface. Plus on s’immerge dans la vérité des éléments, plus la diversité du vivant est soumise aux mêmes lois, sous un même ciel.

À sa recherche plastique s’ajoutent deux facteurs qui expliquent son ascension alpestre. Malgré une reconnaissance croissante, le peintre affronte des problèmes financiers chroniques qui l’obligent en 1894 à quitter sa grande maison de Savognin (1 207 m) pour un chalet à Maloja (1815 m). Mais la réalité matérielle n’est, pour Segantini, qu’un levier vers une dimension plus spirituelle : en prenant de la hauteur, la vie est ramenée à son caractère le plus essentiel où la hiérarchie entre les espèces s’efface. Plus on s’immerge dans la vérité des éléments, plus la diversité du vivant est soumise aux mêmes lois, sous un même ciel.

Giovanni Segantini, All’ovile

Giovanni Segantini, All’ovile, 1892

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Huile sur toile • 68 × 115 cm • Coll. particulière • © 2020 FattoreArte / Courtesy Gallery Maspes, Milan © Archivio Gallerie Maspes, Milan

Un sentiment de communion transparaît dans ses scènes de pâturage comme une allégorie subtile que sa technique picturale contribue à faire émerger. Au lieu de mélanger les pigments purs sur sa palette, ce qui figerait la tonalité de l’atmosphère, il les juxtapose sur sa toile en filaments colorés, créant un effet de tremblement lumineux inédit qui dissout la figuration.

Influencé par Jean-François Millet, il s’attache au crépuscule qui offre des nuances chromatiques plus riches et imprègne le décor d’une mélancolie qui lui était familière. Celle-ci est très prégnante dans le thème récurrent du retour à la tombée du jour. Sous les derniers éclats du soleil, les êtres s’attèlent, tête baissée, à leur tâche, non par renoncement mais par une humble acceptation de leur condition. Segantini s’est imposé en maître dans l’art de charger l’ordinaire d’une émouvante puissance symbolique.

Un symbolisme qui ne cesse de fasciner

Giovanni Segantini, Rododendro

Giovanni Segantini, Rododendro, 1898

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Fusain et pastel blanc sur papier beige • 67 × 38 cm • Coll. particulière • © Courtesy Gallerie Maspes Milano

Ce processus trouvera son apothéose dans l’apparition de créatures fantastiques, à l’image de ses « femmes-arbres » en lesquelles fusionnent son attrait mystique pour la nature et son manque originel de mère. Lorsqu’il succombe à une péritonite aiguë en 1899, son aura internationale s’étend de Londres à Vienne.

Loin de s’éteindre avec lui, son héritage a continué d’infuser le travail d’artistes novateurs, du compositeur Anton Webern à Joseph Beuys, frappés par son audace à franchir des seuils. L’exposition du musée Marmottan en donne une preuve supplémentaire en présentant quatre toiles qu’Anselm Kiefer a réalisées autour de l’ultime phrase prononcée par le peintre alpin : « Je veux voir mes montagnes », comme une façon de soupirer que l’absolu visé par la création se dérobe chaque fois que l’on tente de l’attraper.


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Giovanni Segantini. Je veux voir mes montagnes

Du 29 avril 2026 au 16 août 2026

www.marmottan.fr


Source:

www.beauxarts.com