« Jamais un pinceau n’a contenu autant de soleil », s’enthousiasmait l’écrivain Henri Rochefort en 1906. La magie de Joaquín Sorolla (1863–1923) tient en effet à cette clarté irradiante qui semble jaillir de ses toiles – comme dans les volutes d’écume immaculées de Contre-jour, Maria à Biarritz (1906), l’un des joyaux de cette exposition. En bord de mer, ce natif de Valence explorait sans cesse les effets de lumière, les couleurs, le mouvement de l’eau, du vent et de l’écume, parfois travaillée à la spatule.
La plage était son atelier : il y peignait tous ses paysages marins en plein air, même les plus monumentaux, grâce à de grands tréteaux de bois – si bien que des grains de sable peuvent encore être décelés à la surface de certaines toiles. Peintes sur les côtes espagnoles, ses éblouissantes scènes de plage avec pêcheurs, promeneuses et bambins ont fait sa renommée. De larges bandes de sable crème, traversées d’ombres violettes ou de flaques brillantes comme des miroirs, y rencontrent des voiles blanches gonflées par le vent, des enfants à la peau dorée nageant dans une eau scintillante. Des instants purs, éternels.
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Un artiste au style très singulier encore méconnu en France
À chaque exposition, de nombreux visiteurs le découvrent avec un émerveillement mêlé d’étonnement. Dès 1900, à l’âge de 37 ans, Sorolla était pourtant une star dans son pays, et connut ensuite un grand succès à l’international. « En Espagne, il est aussi célèbre que Diego Vélasquez, mais il reste aujourd’hui méconnu en France », souligne Ana Debenedetti, directrice de la collection Bemberg et co-commissaire de l’exposition au côté d’Enrique Varela Agüí, directeur du musée Sorolla de Madrid. Ce paradoxe est d’autant plus surprenant que c’est à Paris que Sorolla a vécu certains de ses plus grands succès, dont un prix à l’Exposition universelle de 1900, et un accrochage de près de 500 œuvres à la galerie Georges Petit en 1906, soit trois ans avant de faire un carton à New York en 1909.
Reconstitution de l’atelier de Joaquín Sorolla au musée Sorolla de Madrid
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Entre réalisme, impressionnisme et luminisme, l’artiste se démarque par un style unique, plein de franchise et de fraîcheur, aux coups de pinceaux énergiques et aux lignes épurées, d’une modernité saisissante.
Ses contrastes tranchants, son usage virtuose du blanc et sa maîtrise de la lumière lui ont été inspirés par Vélasquez. Azur, orangé, violet, turquoise… Les couleurs sont aussi riches que les effets de matière, de la douceur crémeuse du sable à la mousse de l’écume bouillonnante. Entre réalisme, impressionnisme et luminisme, l’artiste se démarque par un style unique, plein de franchise et de fraîcheur, aux coups de pinceaux énergiques et aux lignes épurées, d’une modernité saisissante.

Joaquín Sorolla, Sur le sable, plage de Zarautz, été 1910
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Huile sur toile • 99 × 125 cm • © Museo Sorolla
Audacieuses, ses compositions sont décentrées, traversées de puissantes diagonales, de larges aplats de couleur et de grands espaces vides qui flirtent parfois avec l’abstraction – comme lorsqu’il donne le premier rôle à l’ombre mauve d’une voile de bateau, projetée sur une vaste étendue de sable doux. Beaucoup de ses œuvres, comme Sur le sable, plage de Zarautz (1910) ou Clotilde sous l’auvent (1906) présentent des cadrages photographiques, avec certains éléments coupés nets. « Sorolla ne travaille pas d’après des photographies, mais il a une connaissance des procédés et s’en inspire », explique Ana Debenedetti.
Sorolla intime

Joaquín Sorolla, Autoportrait, 12 décembre 1900
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Huile sur toile • 91,5 × 72,5 cm • © Museo Sorolla
Le premier espace de l’exposition, consacré à ses bords de mer, se dote d’une scénographie remarquable conçue par l’artiste et designer Hubert Le Gall, avec des mâts en bois clair évoquant les bateaux, et des cimaises aux coloris subtils placées de biais qui créent de belles mises en perspective tout en faisant écho aux lignes obliques de ses tableaux. On s’y délecte aussi des « notas de color » : de tous petits formats à l’huile qui, malgré leur caractère expérimental et leur aspect inachevé, n’étaient pas considérés par Sorolla comme des études mais comme des œuvres à part entière.
Avec 60 œuvres, cette exposition est moins abondante que celle présentée en 2020 à l’hôtel de Caumont d’Aix-en-Provence – qui en comptait, elle, 80 –, et ne retrace pas l’ensemble de la carrière de Sorolla. « Le propos et les œuvres sont différents. On a eu à cœur de montrer ici qui était l’homme, notamment à travers la traduction de ses lettres », détaille la directrice de la collection Bemberg. Prêteur unique de l’exposition, le musée Sorolla de Madrid, qui abrite 1 500 peintures et 5 000 dessins de l’artiste, « conserve toutes les œuvres que le peintre n’a pas souhaité vendre, a gardées toute sa vie. C’est donc une collection intime », précise la commissaire. Le lien avec la collection Bemberg l’est également, puisque le collectionneur Georges Bemberg, fondateur du lieu, adorait Sorolla et avait essayé toute sa vie, sans succès, d’acquérir un tableau de lui.
Dans la deuxième partie du parcours, se trouve ainsi le tableau le plus intime de l’artiste, Mère (1895–1901) : un chef-d’œuvre de tendresse en grand format figurant sa femme Clothilde et son bébé, Elena, juste après sa naissance. Seules leurs têtes émergent d’un quasi-monochrome créé par le mur clair, l’édredon et les oreillers. Une merveilleuse symphonie de blancs, comme un croisement entre Le Berceau de Berthe Morisot et une scène de neige de Claude Monet.
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Un amoureux des paysages et de la nature
Au même étage sont rassemblés d’autres exemples de portraits – un genre que Sorolla n’aimait pas beaucoup pratiquer, mais qui lui assurait une aisance financière grâce à des commandes de personnalités, parmi lesquelles le roi d’Espagne et le président des États-Unis. Quelques tableaux, dont une grande étude très vivante pour sa peinture Danseuses de flamenco au café Novedades, Séville (1914), évoquent également sa série de quatorze toiles monumentales « Vision d’Espagne », commandée en 1911 par l’Hispanic Society of America : une frise de 70 mètres de long représentant toutes les régions espagnoles, pour laquelle il a sillonné l’ensemble du pays pour croquer paysages, habitants, activités et costumes traditionnels.

Joaquín Sorolla, Reflets dans une fontaine, Alcázar, février 1908
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Huile sur toile • 59,3 × 99,3 cm • © Museo Sorolla
L’exposition se distingue par une sélection finale de peintures de jardins verdoyants – l’autre passion de Sorolla, qu’il développe à partir de 1907, abandonnant peu à peu les figures pour se concentrer sur le dialogue entre végétation, architecture et bassins. On admire ici un beau jeu de miroir entre Maria dans le jardin de La Granja (1907) et Reflets dans une fontaine, Alcazar (1908), ainsi que des toiles poétiques de rosiers brossées dans le luxuriant jardin de sa maison-atelier de Madrid, inspiré de ceux de l’Alhambra de Grenade et des patios andalous, qu’il compose lui-même en 1910. Son testament en quelque sorte, car c’est en peignant dans ce petit paradis qu’il fut victime d’un accident cérébral en 1920, le laissant hémiplégique. Privé de ses pinceaux, l’artiste s’éteindra trois ans plus tard… Sa lumière, elle, brille toujours !
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Joaquín Sorolla. Maître de la lumière
Du 30 avril 2026 au 13 septembre 2026
www.fondation-bemberg.fr
Collection Bemberg • Place d’Assezat • 31000 Toulousewww.fondation-bemberg.fr
Source:
www.beauxarts.com
