Ce mercredi 6 mai est le dernier avant l’ouverture du prochain Festival de Cannes, le mardi 12. Il est d’usage que cet ultime jour de sortie avant le début de la plus grande manifestation de cinéma au monde soit réservée à des films qui n’ont pas trouvé une place dans les
salles à une meilleure date.
Et il est courant qu’y figurent des pépites à un titre ou un
autre transgressives, dont il y a lieu de craindre qu’elles ne bénéficieront
pas de l’attention qu’elles méritent, quand l’intérêt des professionnels et
des cinéphiles est déjà tourné vers la Croisette.
C’est vrai cette année, en particulier avec deux
films importants, en phase avec l’actualité la plus brûlante. L’un (Collapse) concerne le génocide qui se poursuit en Palestine, même si les médias l’ont
presqu’entièrement relégué dans l’ombre, l’autre (Ressacs, une histoire touarègue) éclaire la guerre en cours
au Mali, qui mobilise notamment des populations dont on a pris grand soin de ne
rien savoir depuis des décennies, voire des siècles, les Touaregs.
De manière moins criante, la très fine approche des crimes
sexuels par The World of Love et la
magnifique rencontre avec une manière d’habiter la Terre en marge de la
domination moderniste et occidentale de Cosmos
confirment qu’il n’y a nulle raison d’attendre Cannes pour trouver de
bonnes raisons d’aller au cinéma.
«Collapse (Face à Gaza)», d’Anat Even
La réalisatrice israélienne Anat Even a grandi dans le
kibboutz Nir Oz, situé dans le sud-ouest d’Israël, tout près de la bande de Gaza, et qui a été une des principales
cibles des attaques du Hamas le 7 octobre 2023. Beaucoup de ses amies en ont
été victimes. Dès qu’elle peut y accéder, elle s’y rend, filme les maisons détruites, les
traces des violences atroces qui y ont été commises.
Ce kibboutz était un haut lieu de la contestation de la
politique israélienne et de la défense des droits des Palestiniens. Sur les murs
subsistent des affiches qui en attestent. En visitant les ruines de cet endroit où elle a
aussi appris son métier de cinéaste, Anat Even se trouve donc à proximité
immédiate, mais inaccessible, de l’écrasement de la bande de Gaza qui a commencé aussitôt
après.
Seuls les immenses panaches de fumée et de poussière créés par le bombardement systématique de l’ensemble de l’enclave, massacrant les
humains et anéantissant les possibilités de vivre, sont visibles de là où elle se trouve. Très
présents, les sons des explosions et des bombardiers occupent l’espace sonore. La terreur exercée par l’armée israélienne ne s’incarne de manière proche que
par la brutalité, incommensurable à ce qui se passe «en face», des soldats qui interdisent l’accès.
Sur la route à proximité du territoire palestinien écrasé sous les bombes, Anat Even roule tout en discutant à distance avec son ami qui se trouve en France. | Capture d’écran JHR Films via YouTube
Déchirée par la tristesse de ce qui est advenu à ses
proches, la réalisatrice trouve le moyen de ne pas se laisser aveugler par elle,
travaille avec sa caméra à réinscrire les horreurs commises le 7-Octobre dans
un contexte nourri par un très long passé –celui de la violence sioniste qui avait
enfermé deux millions d’humains dans la bande de
Gaza– et par une infernale actualité.
Elle y parvient notamment en développant, sur la bande-son,
un dialogue avec un ami se trouvant à distance, à Paris: Ariel Cypel,
artiste, intellectuel et militant antisioniste. Ensemble, mais avec des
approches différentes, ils cherchent à dire comment ne pas se laisser engloutir. Comment montrer,
comment résister, au moins mentalement et par les images.
Les images de Collapse (Face à Gaza) sont une des réponses possibles aux
crimes contre de guerre commis par Tsahal avec le soutien de l’immense
majorité de la population du pays auquel se sent continuer d’appartenir Anat Even, mais pas son
interlocuteur. Un des apports les plus singuliers de ces images tient à la place qu’elles accordent à la dimension
agricole de ce qui advient, avec cette figure de la domination que sont ces gigantesques machines, les
bulldozers qui rasent les maisons et les champs depuis des décennies.
Les monstres d’acier et de pouvoir qui anéantissent les vies, les terres, les histoires. | JHR Films
Ils occupent l’espace, ils occupent l’écran dans une
continuité visible avec les tanks qui tuent les gens et avec les tracteurs des agriculteurs
israéliens qui s’approprient les terres volées à leurs occupants. Dans le film, ces machines bien réelles apparaissent comme des dragons maléfiques, des
monstres qui n’ont hélas rien de préhistorique, en étant des agents actifs de
l’histoire présente.
L’ensemble de Collapse, nourri du dialogue entre la réalisatrice et son
ami, jusqu’à ce que la différence de leurs positions mène à une rupture qui est une des richesses du film, répond aussi à un autre défi.
Depuis le 7 octobre 2023, un nombre significatif de longs-métrages concernant le génocide en cours a
atteint les grands écrans. Au sein de la catastrophe générale, il y a lieu de s’en féliciter, mais aussi de
constater la limite des capacités de ces films à faire entendre les voix de la
justice et de la vérité. Cette limite tient entre autres au déficit de formes cinématographiques suffisamment inventives pour dépasser l’accablant constat.
À sa manière, très particulière, le film d’Anat Even propose
une réponse à cette limite. La singularité de la place d’où la cinéaste s’exprime, son histoire personnelle et
l’ensemble de ses choix de réalisation construisent une des réponses à ce défi.
Collapse constitue ainsi une manière possible de garder ouverte, tendue, la
rencontre par le cinéma avec ce qui relève à la fois d’une douleur et d’une
fureur sans limites contre l’abomination en cours, ainsi que la nécessaire réflexion
sur les processus qui l’ont rendu possible et continuent de le faire.
Collapse (Face à Gaza)
De Anat Even
Durée: 1h19
Sortie le 6 mai 2026
«Ressacs, une histoire touarègue», d’Intagrist El Ansari
Incroyable collision avec l’actualité que la sortie de ce
film au moment de la grande offensive contre les forces maliennes et leurs
soutiens russes, menée notamment par l’insurrection touareg, offensive marquée par la reprise
d’une des principales cités de leur territoire, Kidal, dans le nord du Mali.
Si les médias font état de l’événement (surtout parce qu’il s’agit
d’une de nos anciennes colonies et que le groupe paramilitaire russe de l’Africa Corps a pris une déculottée),
pas grand-chose n’aide à comprendre qui sont ces gens et dans quel contexte
s’inscrit ce moment.
C’est très exactement à quoi se consacre Ressacs, une histoire touarègue, évidemment conçu bien avant et qui
impressionne d’abord par sa beauté formelle. Beauté des images, beauté de celles
et ceux qui y prennent la parole. Beauté déployée par la diversité des trajectoires
personnelles et des situations vécues par ces personnes, malgré la centralité implacable dans leurs existences de ce qui est
aujourd’hui un des espaces les plus significatifs de la vie sur Terre: le camp de réfugiés.
Fadimata Walet Oumar, musicienne et poétesse, une des voix actuelles de la longue histoire touareg. | Prosodie Films / Capture d’écran Intagrist el Ansari via YouTube
Des savants, des musiciens, des stratèges militaires, des enseignants,
des responsables politiques, des ingénieurs, une poétesse et femme de spectacle (Fadimata Walet Oumar), des bergers, dépositaires de savoirs
multiples s’exprimant pour certains dans un français d’une qualité foudroyante, d’autres avec les ressources immenses de leur propre langue, le tamasheq, racontent, expliquent et fraient des chemins de compréhension.
C’est une histoire millénaire qui peu à peu affleure dans le
film de l’écrivain et cinéaste malien Intagrist El Ansari. Ce
sont des tragédies et des injustices aux racines lointaines, ce sont des
destins et des aventures immenses qui s’esquissent et que la caméra accompagne
avec une émotion attentive.
Conçu comme une lettre à son fils, le petit garçon
qui surgit au détour de quelques plans, centré sur l’histoire du clan, les Kel
Ansar, où la famille du cinéaste exerce depuis des siècles des responsabilités
politiques, religieuses et culturelles, Ressacs
appellerait certainement d’autres éclairages, d’autres points de vue sur l’immense et complexe histoire touareg.
D’où la justesse, dans le titre, de se référer à une histoire. Ce qui ne diminue en rien l’ampleur des apports du film, quand aujourd’hui ce peuple n’existe dans les imaginaires collectifs que comme
«les rebelles touareg», eux-mêmes perçus comme supplétifs des «djihadistes».
Dans les textes anciens de la bibliothèque du camp de réfugiés, des savoirs pour mieux comprendre le présent. | Prosodie Films / Capture d’écran Intagrist el Ansari via YouTube
Dans la sagesse des textes anciens
retrouvés dans la bibliothèque du camp de réfugiés de Mbera (sud-est de la Mauritanie), dans le fracas
des combats de jadis et du présent, dans la violence et la malhonnêteté de la
colonisation française, dans la puissance destructrice du changement
climatique, dans la splendeur des chants où la tradition ne s’oppose pas au
contemporain, le film suscite le sentiment d’un épais rideau soudain ouvert
sur une immense histoire, celle du monde saharien.
À quoi s’ajoutent les échos d’autres situations qui, au-delà de
leurs singularités, ont en commun l’invisibilisation et la réduction à une poignée de
clichés: les Palestiniens
évidemment, les Kurdes, les peuples autochtones des Amériques et d’Océanie, les Ouïghours… Et tant d’autres. Parlant d’eux-mêmes, les personnages du film
d’Intagrist El Ansari parlent aussi pour une humanité bien plus vaste.
Ressacs, une histoire touarègue
De Intagrist El Ansari
Avec Hamma ag Mahmoud, Amano ag Issa, Mohamed ag Indela, Fadimata Walet Oumar, Mahamed ag Mahla, Abdallah ag Al-Housseïni
Durée: 2h05
Sortie le 6 mai 2026
«Cosmos», de Germinal Roaux
Étrange sensation, d’emblée, à la fois de
désorientation et d’inscription dans une réalité puissante. Où est-on? Quelle
langue parle cet homme qui habite une ferme délabrée, près de laquelle
s’activent les ouvriers d’un chantier qui va anéantir sa terre et
sa maison (les bulldozers de la domination moderne, à nouveau…)? Si les indices pointent vers quelque part en Amérique
latine, la splendeur du noir et blanc, la vibration des lumières et des ombres,
des matières et des souffles ancrent les scènes dans une réalité puissante,
avant même que soient peu à peu précisés des éléments de contexte.
Il se nomme León (Andrés Catzín), paysan mexicain du Yucatán appartenant à la
communauté maya, dont il parle la langue –une des langues. Face à des forces disproportionnées
qui vont détruire sa vie, il cherche des renforts qui ne viennent pas.
Cadre fixe accueillant des déplacements qui rendent justice aux corps et
aux éléments, ou lents mouvement de caméra qui donnent accès à une richesse
insoupçonnée d’un environnement
pourtant trivial et qui serait aisément qualifié de misérable, chaque plan de Cosmos recèle plus de
puissances cinématographiques que nombre de films dans leur totalité.
León (Andrés Catzín), paysan maya menacé par l’effondrement de son monde. | Nour Films
De manière improbable, le chemin de León va croiser celui de
Lena (Ángela Molina), écrivaine et professeure réfugiée dans une vaste demeure des environs pour
attendre la fin annoncée par un cancer incurable. Le chien de Lena saura créer ce lien.
Dès lors, circuleront les
contrastes et les points de rencontre entre le péon illettré, porteur d’un
immense savoir, et la femme sophistiquée, lestée d’une culture qui ne lui sert
plus guère, malgré l’amour de la musique et des livres.
Mais, parfois pince-sans-rire et parfois avec une pointe de cruauté, la parabole de León et Lena est moins intéressante que
ce que la réalisation du cinéaste franco-suisse Germinal
Roaux est capable de capter et de transmettre: grâce à une poétique originale de la mise en scène, une vibration du monde,
dans toute l’ampleur de ses beautés et de ses violences.
Cosmos
De Germinal Roaux
Avec Ángela Molina, Andrés Catzín
Durée: 2h26
Sortie le 6 mai 2026
«The World of Love», de Yoon Ga-eun
Le troisième long-métrage de la réalisatrice sud-coréenne Yoon Ga-eun
commence comme des dizaines, voire des centaines d’autres films d’adolescents. Il prend son élan entre
jeux de rôles séducteurs ou dominateurs au lycée et relations conflictuelles
avec les parents. Au centre se trouve la vedette de la classe, Joo-in (Seo Su-bin), jeune
fille prête à rivaliser avec les garçons sur le terrain de sport, comme à jouer
les meilleures copines ou à multiplier les conquêtes éphémères.
À la cantine ou dans les couloirs, on parle beaucoup d’elle,
pas toujours avec affection, a fortiori dans les codes sociaux sud-coréens prompts
à des formes brutales d’interactions, au moins verbales, comme d’innombrables films sud-coréens d’adolescents en ont témoigné.
Avec beaucoup de
finesse, le scénario et la réalisation accompagnent Joo-in et ses condisciples,
tout en faisant vivre un environnement familial complexe, où la mère, le petit
frère, le père absent occupent des places autonomes et ne servent pas seulement de faire-valoir de
l’héroïne. Au sein de ce contexte émerge un conflit précis, dès
lors que Joo-in est la seule à refuser de signer une pétition des lycéens et lycéennes
contre le retour dans le quartier d’un prédateur sexuel, à sa sortie de prison.
Quand Joo-in (Seo Su-bin) refuse de jouer le rôle que toutes et tous attendent d’elle. | The Jokers Films
À partir de cette crise, qui prend des formes multiples et
singulières selon les divers protagonistes, adultes, enfants et adolescents, se déploie une approche
autrement complexe de ce qui signifie avoir vécu une agression sexuelle, de ce
que «cela fait», de ce que les autres considèrent voire exigent que cela
fasse et les comportements supposés y être associés.
Il existe aujourd’hui un nombre considérable de réalisations
évoquant les violences sexistes et sexuelles et cela est très nécessaire. Il n’en existe guère qui, comme The World of Love, approchent avec franchise
et subtilité la question des regards et des codes, ceux hérités de la société
patriarcale –toujours si prégnants– et ceux imposés par des discours figés sur la nature et les effets de ces souffrances.
Ne cédant rien sur la nécessité d’affronter les crimes sexuels et les environnements qui les favorisent, Yoon Ga-eun explore aux côtés de son héroïne, et à travers les comportements de celles et ceux qui l’entourent, la complexité des effets vécus et des mécanismes activés.
Grâce à l’interprétation –en particulier de Seo Su-bin dans un rôle principal aux multiples facettes– et à sa construction d’abord touffue, mais dont les éléments apparemment fragmentés trouvent peu à peu leur place dans l’ensemble, The World of Love déploie cette approche à la fois vigoureuse et ouverte.
The World of Love
De Yoon Ga-eun
Avec Seo Su-bin, Chang Hyae-jin, Kim Jeong-sik, Kang Chae-yun, Lee Jae-hee, Kim Ye-chang
Durée: 1h59
Sortie: 6 mai 2026
Source:
www.slate.fr
