[Cet article a été publié pour la première fois sur notre site le 12 février 2026, et republié le 3 mai]
Plutôt que d’aligner des chiffres impersonnels, le site de recherche en source ouverte All Eyes on Wagner (AEOW) tenait visiblement, dans son enquête “Le business du désespoir”, à donner une densité humaine et à rappeler des parcours de vie dévastés. Ce rapport met en avant des témoignages d’Africains attirés par de fausses promesses en Russie avant d’être envoyés sur le front russo-ukrainien. De la “chair à canon” nécessaire à une armée qui souffre d’une pénurie d’hommes.
Le collectif d’investigation a tenté de mesurer l’ampleur du phénomène et établit deux listes distinctes. La première porte sur 1 417 ressortissants de 35 pays africains avec leur nom complet, leur date de naissance, un matricule militaire, la date de signature de leur contrat militaire en Russie et leur citoyenneté. Il s’agit d’un chiffre a minima, précise l’enquête, du nombre d’Africains partis combattre depuis 2023. Parmi eux, un contingent important venu d’Égypte (361 hommes), du Cameroun (335 hommes) et du Ghana (234 hommes).
La seconde recense les 316 morts au combat. Là encore, la liste détaille le nom, la date de naissance, le matricule militaire, la date de signature de contrat, la date de décès enregistrée, le nombre de mois engagés avant le décès, la citoyenneté et l’unité d’appartenance dans l’armée russe. Parmi ces morts, 94 ressortissants camerounais, 55 citoyens ghanéens et 52 venus d’Égypte.
“Stratégie délibérée et organisée”
Ces recrues africaines, attirées par des promesses d’émigration pour une meilleure vie en Europe, ont été utilisées dans les “vagues d’assaut employées pour saturer les lignes de défense ukrainiennes”.
L’enquête a identifié plusieurs autres modes opératoires de recrutement : recours à des agences de voyages, implication de soutiens locaux de la Russie, cooptation par d’anciennes recrues devenues à leur tour recruteurs. Dans de nombreux cas, les recrutements se sont déroulés en ligne. “Les rabatteurs et agences de voyages utilisent les réseaux sociaux préférés des jeunes Africains, Facebook et TikTok notamment”, détaille l’enquête. Certains influenceurs en Russie vantent l’attrait pour les femmes russes ou le fait de vivre dans un environnement où il n’y aurait pas de racisme.
“Ces dispositifs s’appuient largement sur des fausses offres d’emploi, des promesses d’études ou de régularisation administrative, ainsi que sur des filières d’immigration irrégulière.”
Le collectif d’investigation documente également des recrutements forcés au sein des populations de migrants clandestins interceptés en Russie. Il leur est alors laissé un choix impossible : être expulsés vers leur pays d’origine ou signer un contrat pour rejoindre les rangs de l’armée russe. L’enquête raconte ainsi le parcours de Lamin Yatta. Citoyen gambien arrivé en Biélorussie avec un visa d’étudiant à l’été 2023, il prévoyait de traverser illégalement la frontière entre la Biélorussie et la Lettonie pour rejoindre l’Allemagne ou les Pays-Bas mais s’est rendu en Russie pour travailler, avant d’y être arrêté. Après avoir signé un contrat d’engagement, il a été envoyé en Ukraine où il est mort en août 2024.
AEOW souligne que les services de sécurité russes ont pu aussi être directement impliqués, le FSB coordonnant parfois ces filières de recrutement.
Remous et embarras en Afrique
Ce phénomène de recrutement en Afrique par la Russie, conclut le collectif, “ne constitue pas un épiphénomène isolé mais bien l’ossature d’une stratégie délibérée et organisée”.
En Afrique, ces filières de recrutement provoquent quelques remous et embarras. En Afrique du Sud, pays réputé proche de la Russie, Times Live rapporte ainsi que les autorités sud-africaines ont obtenu de leurs homologues russes le retrait et le retour “immédiat” des Sud-Africains participant à la guerre en Ukraine.
Pour ce qui est du Kenya, également concerné par le départ d’environ 200 jeunes hommes, la BBC Africa indique que les autorités du pays ont qualifié les réseaux mis en place par Moscou de pratique “inacceptable et clandestine”. Dans le même temps, les autorités ont fermé plus de 600 agences de recrutement soupçonnées d’escroquer des Kényans en leur promettant des emplois en Russie.
Source:
www.courrierinternational.com
