Lorsque les détectoristes Rune Sætre et Vegard Sørlie décident d’appeler les archéologues du comté d’Innlandet le 10 avril 2026, ils ont déjà sorti de terre 19 pièces d’argent. Le début d’un trésor, envisagent-ils, et ils n’ont pas tort, car à l’heure actuelle, les recherches ne cessent d’en augmenter le nombre : 70 le premier jour de l’arrivée des experts, 2.900 de plus trois semaines plus tard, et désormais plus de 3.150.
Des archéologues de l’autorité du comté d’Innlandet et des détectoristes ont collaboré à cette découverte et ont entretenu un dialogue étroit avec le Musée d’histoire culturelle et la Direction du patrimoine culturel. Crédits : Autorité du comté d’Innlandet
Le plus important dépôt de pièces de l’ère viking de Norvège
Dès ce chiffre atteint, le trésor de Mørstad – il tire son nom de la ferme la plus proche – représente déjà le plus grand trésor en nombre de pièces jamais mis au jour en Norvège. Et les archéologues savent qu’il en compte bien plus !Jusqu’à présent, le trésor composé du plus grand nombre de pièces de l’ère viking en comptait 1.849 ; elles ont été mises au jour à Egersund, dans le sud du pays au milieu du 19e siècle. Il est en effet très rare de trouver ce type de dépôt, même si l’on présume qu’il en existe encore un grand nombre toujours enfouis. De fait, aucun dépôt de cette ampleur n’a été exhumé en Norvège depuis 70 ans, le dernier en date remontant à 1950, avec 964 pièces trouvées dans la région de Trondheim, bien plus au nord.

Une pièce provenant du trésor de Mørstad, représentant un roi de profil. L’inscription permet de lire son nom : EDELRED. Crédits : May-Tove Smiseth / Autorité du comté d’Innlandet
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Des pièces frappées aux 10e et 11e siècles
D’après les premières observations réalisées par le numismate Svein Gullbekk, du Musée d’histoire culturelle d’Oslo, il s’agit principalement de pièces anglo-saxonnes (anglaises et allemandes) et scandinaves (danoises et norvégiennes). On trouve ainsi à la fois des pièces frappées sous le règne d’Æthelred II (roi d’Angleterre de 978 à 1016), de Knut le Grand (roi d’Angleterre, du Danemark et de Norvège de 1016 à 1035 environ), d’Otton III (empereur du Saint-Empire romain germanique de 996 à 1002), et d’Harald Hardrada (qui régna sur la Norvège de 1046 à 1066). « Ce trésor comprend des pièces datant des années 980 aux années 1040, sachant que les monnaies étrangères ont dominé la circulation monétaire en Norvège jusqu’à ce qu’Harald Hardrada mette en place une monnaie nationale après son retour de Byzance vers 1045, explique Svein Gullbekk dans un communiqué. Ainsi, non seulement la découverte est en elle-même extraordinaire, mais elle est également liée à une période très intéressante de l’histoire norvégienne ».Dans la mesure où l’on trouve quelques pièces seulement datant de son règne, on peut en déduire que le trésor, qui comprend également des morceaux de bijoux fragmentés utilisés comme monnaie (hack-silver), a été déposé au début du règne d’Harald III, vers 1050, suppose le chercheur, c’est-à-dire « au moment même où la monnaie norvégienne prenait son essor ».

Fragment d’une broche en argent, également dénommé hack-silver. Pendant la période viking, c’était le poids de l’argent qui comptait, et on pouvait utiliser ce type de bijou fragmenté comme mode de paiement. Crédits : Vegard Sørlie / Autorité du comté d’Innlandet
Offrande ou coffre-fort ?
Comment interpréter ce dépôt ? Autrement dit, à quoi correspondent ces pièces et que représentaient-elles à l’époque ? Le plus plausible, c’est qu’elles étaient autrefois contenues dans un récipient ou dans un contenant fabriqué dans un matériau organique (une pochette de cuir par exemple) qui s’est décomposé entre-temps. Une fois le contenant disparu, le passage répété de la charrue dans le champ a dispersé le trésor enfoui dans le sol. Il est d’autant plus étonnant que les pièces se soient remarquablement conservées, mais c’est sans doute parce qu’il n’y a pratiquement pas de cailloux sur le site. « Et comme on ne laboure plus en marchant dans les champs, mais perchés sur des machines, en hauteur, les personnes qui ont travaillé sur ce terrain ne les ont jamais remarquées », commente l’archéologue responsable des fouilles, May-Tove Smiseth.Pour ce qui est de l’intention qui a présidé à l’enfouissement de cette grande quantité de pièces, les chercheurs ne peuvent que la présumer. Selon le numismate Svein Gullbekk, « il s’agissait peut-être d’une offrande aux dieux, ou d’une tentative de mettre sa fortune à l’abri des voleurs et de la guerre ». En effet, cette période de l’histoire norvégienne est marquée par de fortes rivalités entre souverains et des expéditions vikings impliquant un afflux de richesses venues de l’étranger. Comme il n’existe aucun document écrit pouvant nous éclairer sur la valeur monétaire de l’époque, il faut se reporter à la période ultérieure (13e-14e siècle) pour conclure qu’avec cette somme on pouvait acheter une ferme. Mais il n’y a aucune trace d’établissement dans le champ retourné.

Une pièce allemande provenant du trésor de Mørstad. Ces pièces se caractérisent par la représentation schématique d’un temple sur l’une de leurs faces. Photo : May-Tove Smiseth / Autorité du comté d’Innlandet
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Aucune construction n’a été détectée autour
Les archéologues ont pourtant passé le sous-sol du terrain au peigne fin du géoradar, mais ils n’y ont encore identifié aucune structure archéologique. Pas de ferme, pas de construction apparemment. Alors une autre interprétation se présente, avancée par l’archéologue Jostein Bergstøl, du Musée d’histoire culturelle. Selon lui, le trésor pourrait être lié à l’activité minière qui a enrichi la région au Moyen Âge : « Entre le 9e et la fin du 13e siècle, la production de fer était considérable dans cette région. Le minerai était extrait des tourbières, et le fer transformé était exporté vers l’Europe », dévoile-t-il.Les pièces de monnaie pourraient donc avoir été accumulées grâce à cette activité. Lors de fouilles antérieures, le Musée d’histoire culturelle a d’ailleurs mis au jour des preuves indiquant que l’extraction du fer s’effectuait à l’échelle industrielle dans le comté.

Les pièces sont minutieusement documentées et emballées avant d’être envoyées au Musée d’histoire culturelle pour une analyse plus approfondie. Crédits : Autorité du comté d’Innlandet
Fruit d’une collaboration exemplaire entre archéologues et détectoristes agréés et formés à la prospection, le trésor est en cours de catalogage et fera l’objet de d’études numismatiques pendant les années à venir. Pour l’heure, le champ est soigneusement protégé car il promet non seulement de livrer quantité d’autres pièces, mais surtout parce qu’il constitue d’ores et déjà un site historique relevant du patrimoine culturel norvégien et international.
Source:
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