Des medecins traquent les dechets nucleaires dans le monde entier

Le décor n’a rien d’un bloc opératoire. Nous sommes au laboratoire nucléaire national du Royaume-Uni, près de Preston. Ici, Howard Greenwood, un chercheur passionné, présente fièrement Poppy. Derrière ce nom de mascotte se cache en fait une colonne de verre remplie… de déchets nucléaires. Dans le jargon des physiciens, on appelle cela une vache. Pourquoi? Parce qu’on la trait régulièrement pour en extraire des isotopes précieux, comme le plomb radioactif. Ce processus, presque artisanal dans sa précision, est pourtant le premier maillon d’une chaîne qui pourrait sauver des milliers de vies.

Ces traites de haute sécurité ne sont pas une simple curiosité de laboratoire. Elles répondent à l’émergence d’une nouvelle génération de médicaments: les radiothérapies ciblées. Contrairement à la chimiothérapie classique, qui bombarde le corps de manière globale, ces molécules agissent comme des têtes chercheuses. Elles transportent un atome radioactif directement au cœur de la cellule cancéreuse pour la détruire de l’intérieur, tout en épargnant les tissus sains autour: l’espoir d’un traitement plus efficace et beaucoup moins épuisant pour les patients.

Mais il y a un gros problème. Comme le souligne un article récent du magazine New Scientist, le succès de ces traitements crée une tension mondiale sur les ressources. «On voit vraiment les géants de la pharmacie investir des milliards là-dedans», explique Sven Van den Berghe, le patron de l’entreprise belge PanTera.

Le problème est mathématique, car si ces médicaments deviennent la norme, la demande en isotopes va littéralement exploser, dépassant de très loin ce que nos réacteurs actuels peuvent produire. La source du remède doit donc être trouvée ailleurs.

La quête de la vache radioactive

Puisque la production classique ne suffit plus, les scientifiques se sont transformés en mineurs de fonds de déchets radioactifs. Ils fouillent les restes de la Guerre froide, récupèrent des matériaux issus d’anciens programmes de bombes atomiques ou désossent de vieux appareils médicaux abandonnés pour y débusquer les atomes rares. Une forme de recyclage ultime, où l’on transforme les résidus les plus dangereux du siècle dernier en espoir médical de demain.

Pour les médecins, il faut faire vite. Les atomes recherchés ont souvent une demi-vie très courte, perdant leur puissance en quelques jours, voire quelques heures. Il faut donc les extraire, les purifier, les intégrer à un médicament et les injecter au patient en un temps record. On ne stocke pas ces remèdes dans une armoire mais on les produit en flux tendu, ce qui demande une logistique millimétrée.

L’enjeu est aussi économique. Celui qui contrôlera la chaîne d’approvisionnement des isotopes contrôlera le futur du marché de l’oncologie. Des start-ups aux multinationales, tout le monde cherche à sécuriser son accès à ces fameuses vaches radioactives. Les déchets nucléaires qui étaient autrefois considérés comme un fardeau sont en passe de devenir une ressource stratégique que les États protègent jalousement.

Pour les patients, cette course à l’atome est une excellente nouvelle. Plus la production sera stable et diversifiée, plus ces traitements deviendront accessibles et abordables. Poppy, la colonne de verre radioactive, est bien plus qu’une relique du passé industriel, c’est une promesse.


Source:

www.slate.fr