Que Patrick Rubin, l’architecte de l’agence Canal, soit futé, nul n’en a jamais douté. Aussi, qu’il ait reçu la charge de transformer le Centre national d’information routière, plus connu sous le nom de Bison Futé, ne surprendra personne. Ce gibier était sa cible et il a su le tirer au terme d’un concours dont il a allègrement secoué le programme.
Sur ce talus de Rosny-sous-Bois (Seine-Saint-Denis) calé au bout d’une allée débouchant sur la rue du Quatrième Zouave, le maître d’ouvrage (le bailleur social Batigere Habitats Solidaires) voulait voir surgir un foyer destiné à accueillir 169 migrants aujourd’hui logés – le mot est prétentieux – dans des taudis. Pour ce faire, il imaginait qu’au bâtiment réhabilité s’ajouterait une tour. Plus d’un candidat avait songé à la bâtir en entassant l’un sur l’autre des containers comme cela se fait souvent. Patrick Rubin a, lui, pensé plus loin.
79 modules tout équipé
Pour commencer, il a voulu conserver la forme en demi-lune de ce bel équipement édifié en 1986 par Ludwik Peretz et Gilbert Delecourt. Mieux, il a décidé de lui ajouter quasiment 3 000 mètres carrés de surface en le gratifiant d’un étage supplémentaire et surtout en le doublant sur sa face arrière d’une demi-couronne épousant sa courbe, posée elle sur un nouveau socle de béton. Ensuite, adepte de cette préfabrication que l’on appelle désormais « hors site », il a commandé dans des ateliers de la région lyonnaise 79 modules allant de 17 à 25 mètres carrés, évidemment trapézoïdaux, courbe oblige, qu’une grue est venue déposer sur place. Chaque entité dispose d’un lit, d’une kitchenette, d’une salle de bains et d’une baie vitrée, le tout de qualité.
C’est en visitant des entreprises de fabrication de cabines de paquebot à Dunkerque qu’il a eu l’idée de cette manœuvre. Il s’est inspiré pour son projet de toute une tradition de « tiny houses », de maisons-refuge et d’hôtels-capsules initiée par Charlotte Perriand, Herman Hertzberger ou encore Shigeru Ban. Sur place, l’architecte s’est battu pour que les futurs occupants y trouvent un confort appréciable. Sachant l’importance des lieux communautaires, il a même prévu la possibilité de les relier entre eux si le besoin s’en fait sentir.
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« Des immeubles entiers de plateaux vides attendent d’être utilisés. La solution est simple : il faut y introduire des modules comme ceux utilisés à Rosny et une partie de la question du logement sera réglée. »
Patrick Rubin
Cette entreprise vertueuse, Patrick Rubin la porte en grande partie tout seul sur ce chantier, et ce n’est pas simple. « Deux cultures se rencontrent ici, dit-il, celle du béton dans lequel le bâtiment d’origine est construit et celle du bois dans lequel sont édifiés les modules. Les règles appliquées dans ces deux univers diffèrent. Les techniciens s’ignorent.
Dans le béton, une tolérance d’un centimètre est admise [et Rubin de nous montrer le décalage dans le raccord entre le béton d’hier et celui d’aujourd’hui] ; dans le bois, c’est un millimètre. » Résultat, le chantier qui devait être livré début 2026 ne le sera qu’à la fin de l’année. Tant pis. Le jeu en vaut la chandelle car, en vérité, ce qui se joue dans ce projet dépasse, et de très loin, la question locale.
« Rien qu’en Île-de-France, dit Patrick Rubin, sept millions de mètres carrés de bureaux sont inexploités. Des immeubles entiers de plateaux vides attendent d’être utilisés. La solution est simple : il faut y introduire des modules comme ceux utilisés à Rosny et une partie de la question du logement sera réglée. »
Et l’architecte d’ajouter : « Je ne sais pas si je serai celui qui le fera, mais cela se fera. » Cette aventure qui ne manque pas de panache, Patrick Rubin la raconte merveilleusement dans un ouvrage intitulé L’Ami Bison Futé, car en sus d’être un bâtisseur de talent, il est aussi un conteur, et ses histoires se terminent bien.
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Par Patrick Rubin
Éd. agence Canal • 20 €
Source:
www.beauxarts.com
