Certaines personnes portent en elles des récits enfouis, sans même le savoir. Elles avancent dans le monde traversées par des obsessions dont elles ignorent l’origine, comme si une mémoire travaillait silencieusement sous la surface. Adrianna Wallis (née en 1981) appartient à cette catégorie d’êtres habités par des mots et des images fantômes.
Depuis des années, son travail d’artiste gravite autour de l’absence et de la mémoire. Pourquoi cette plasticienne, formée aux Beaux-Arts de Barcelone, a-t-elle réduit en poussière des objets trouvés sur eBay pour en faire des lingots dans Rare et Magnifique (2012) ? Pourquoi s’est-elle infiltrée dans un centre postal à Libourne afin de récupérer des lettres perdues jamais ouvertes, avant de les faire lire à voix haute lors de performances, notamment au musée des Archives nationales, dans le cadre de son projet Les Lettres ordinaires ?
Récit d’une découverte bouleversante
Il y a, bien sûr, le hasard et l’inexplicable. Mais rien de ce qui arrive à Adrianna Wallis n’est fortuit. Elle en est désormais persuadée, et ce depuis le mois de mai 2021, où sa vie bascule dans une autre dimension. L’historienne autrichienne Patricia Helletzgruber, puis l’historienne française Sophie Juliard, spécialiste du pillage des ateliers d’artistes sous l’Occupation, la contactent au sujet de sa grand-mère paternelle, la peintre Diane Esmond (1910–1981). Adrianna Wallis sait peu de choses d’elle, sinon quelques tableaux accrochés dans la maison familiale. Elle avait presque oublié aussi que cette branche de la famille était juive.
Caisses d’objets du quotidien pillés et triés (linge de maison, ustensiles de cuisine, etc.) dans les sous-sols du Palais de Tokyo
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L’appartement du 54 avenue d’Iéna, à Paris, a été entièrement vidé par l’administration nazie. Les tableaux disparaissent, mais aussi les meubles, les livres, les vêtements et jusqu’aux objets les plus ordinaires.
L’artiste reste sans voix lorsqu’elle apprend alors qu’une grande partie de l’œuvre de cette aïeule a été détruite par les nazis. Personne dans la famille n’en savait rien. Cette révélation agit comme une déflagration intime et devient le point de départ d’une vaste enquête personnelle, ainsi que d’un podcast qu’elle signe pour Arte Radio et dont le titre poétique confine à l’énigme : « Il restera la gravité ».
Dans cette œuvre radiophonique, à la frontière du documentaire, de l’enquête autobiographique et de l’installation sonore, cette habituée des performances, qui a toujours fait résonner les mots des autres, a décidé de prendre la plume (et un micro) pour réaliser ce podcast – elle qui nous affirme pourtant « détester écrire ». À l’écoute, difficile de la croire. Sa voix avance avec une précision sensible qui nous bouleverse au plus haut point.
« Femme en robe de soirée bleue : anéanti. »
Petit à petit, l’artiste se plonge dans les archives et développe une fascination pour les microfilms, ces pellicules utilisées pour conserver les documents historiques. Sophie Juliard lui montre les listes établies par l’ERR, l’organisation nazie chargée du pillage des œuvres d’art dans les pays occupés. Sur ces inventaires apparaissent les œuvres de Diane Esmond : « Femme en robe de soirée bleue : anéanti. Nature morte avec raisins : anéanti. » 46 tableaux sont ainsi méthodiquement décrits puis déclarés détruits.

Le colonel Kurt von Behr et le personnel de l’ERR au 54, av. d’Iéna, dans l’appartement de la famille Esmond
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© Archives diplomatiques du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, La Courneuve
Adrianna Wallis découvre aussi qu’après la fuite précipitée de sa famille vers New York, l’appartement du 54 avenue d’Iéna, à Paris, a été entièrement vidé par l’administration nazie, comme près de 40 000 autres appartements parisiens. Les tableaux disparaissent, mais aussi les meubles, les livres, les vêtements et jusqu’aux objets les plus ordinaires. L’immeuble familial devient même le quartier général de l’ERR.
Cette adresse devient alors le centre magnétique de ses recherches. Construit par son arrière-grand-père, l’immeuble abritait plusieurs générations de deux illustres familles : les Ezra et les Deutsch de la Meurthe. Après la guerre, les survivants découvrent des pièces entièrement dénudées. Pour obtenir réparation, ils dressent d’interminables inventaires des biens disparus.
La disparition comme guide invisible

Extrait de l’inventaire d’objets spoliés dans l’appartement de Mr Loiseau, Paris 11e, sur bobine microfilm
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© Archives nationales / © Adrianna Wallis
Dans son podcast, Adrianna Wallis fait entendre ces listes vertigineuses où les objets précieux côtoient les plus modestes : « un secrétaire en marqueterie de bois de rose et citronnier », « une petite paire de fauteuils vert et crème », « vingt-quatre torchons », « un coffre à jouets »… En 2024, elle transforme ces archives en performance au musée d’Art et d’Histoire du judaïsme. Intitulée 11 petites soucoupes, l’œuvre réunit 40 participants récitant par cœur des inventaires d’objets pillés. Le son devient une manière de lutter contre l’effacement, de rendre visible et palpable une absence déchirante.
L’artiste comprend que son œuvre entière faisait déjà écho, sans le savoir, à cette histoire familiale dissimulée. Dans sa vidéo Bijou Bougie (2012), un collier de perles en cire se consumait lentement jusqu’à disparition complète, tandis qu’elle organisait une performance en 2017 à Lyon, nommée Être pont, où des habitants réactivaient collectivement la mémoire d’un pont disparu.
« Cette résonance entre des histoires de disparition qui s’entremêlent fait que ce projet était une évidence pour moi. »
Sa propre trajectoire est elle aussi marquée par la perte. Son père meurt lorsqu’elle n’a même pas un an, peu après la disparition de sa grand-mère Diane Esmond, le jour de l’anniversaire de cette dernière, un 16 avril. Adrianna Wallis, elle, est née un 16 mai. « Cette résonance entre des histoires de disparition qui s’entremêlent fait que ce projet était une évidence pour moi », confie-t-elle.

Adrianna Wallis, Bijou Bougie, 2012
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La découverte de la spoliation agit alors rétrospectivement comme une clé de lecture évidente. Les silences familiaux, les objets hérités sans explication dans la maison du Vercors où elle grandit, les cadres dorés de sa grand-mère qu’elle utilisait enfant pour encadrer ses propres dessins : tout semble soudain relié.
Dialogue à travers le temps
C’est dans la région de son enfance que l’artiste vit toujours aujourd’hui. Elle y a cofondé Villa Glovettes, une résidence installée dans une immense copropriété à Villard-de-Lans, désertée hors saison. Des artistes y investissent temporairement des appartements vides laissés par le tourisme saisonnier – le peintre Thomas Lévy-Lasne et la poétesse Laura Vazquez sont déjà passés par là. Une autre manière, peut-être, d’habiter les lieux abandonnés et de lutter contre l’effacement.
Chez Diane Esmond aussi la création semble indissociable d’une forme de déchirure. Issue d’un milieu extrêmement fortuné et cultivé où l’art occupait une place centrale (« où on se faisait faire des portraits par Vuillard », nous glisse Adrianna Wallis), elle choisit de devenir peintre dans un univers encore profondément masculin. Après son exil new-yorkais, elle revient à Paris pour se consacrer entièrement à la peinture, quitte à abandonner ses enfants. Dans une lettre adressée à son fils, qu’Adrianna nous lit, elle écrit : « J’ai choisi Paris, je ne peux pas grandir à New York. En faisant ça, j’ai failli comme mère. »

Diane Esmond, Sans Titre (atelier Rouge et Bleu), 1972
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huile sur toile • © Nicolas Brasseur
Dans ces notes – « tulipes très noires à l’intérieur », « petit chrysanthème citron » –, Adrianna entend une poésie des objets qui fait écho à sa propre pratique.
Là réside peut-être l’une des différences les plus troublantes entre les deux femmes. Diane Esmond choisit la peinture contre la maternité. Adrianna Wallis, elle, construit son œuvre au milieu des couches, des siestes et des sorties d’école. Enceinte dès sa première année aux Beaux-Arts, elle élève ses deux enfants tout en poursuivant sa pratique artistique.
Pourtant, malgré cette divergence, les correspondances entre leurs œuvres sont saisissantes. Diane Esmond annotait minutieusement ses dessins préparatoires : descriptions de fleurs, de tissus, de ciels et de couleurs. Dans ces notes – « tulipes très noires à l’intérieur », « petit chrysanthème citron » –, sa petite-fille entend une poésie des objets qui fait écho à sa propre pratique.
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Une expo pour faire redécouvrir l’œuvre de sa grand-mère
C’est précisément ce dialogue entre les deux artistes qu’explore aujourd’hui l’exposition « Il restera la gravité », présentée à la galerie Anne-Laure Buffard à partir du 5 mai prochain, avec le soutien du Centre national des arts plastiques. Ce titre, inspiré d’une réflexion du physicien Joël Chevrier, agit comme une métaphore centrale : même lorsqu’un appartement est vidé de tout, il reste encore la gravité. Le poids invisible des choses et des histoires.

A gauche, Adrianna Wallis, Vie silencieuse avec raisins, 2023. A droite, une œuvre de Diana Esmond
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L’exposition mêle les œuvres de Diane Esmond aux créations d’Adrianna Wallis. On y trouve les explorations artistiques de cette dernière depuis la découverte de la spoliation familiale : une série de photographies intitulée Vie silencieuse avec raisins (2023), des fragments d’inventaires devenus poèmes (Je me souviens, 2026), un délicat pastel (Étoffes de valeurs diverses pour natures mortes, 2023)… Y répondent les dessins préparatoires de Diane, ses notes où elle détaille les palettes de ses peintures, une grande toile colorée, nommée par sa petite-fille : Atelier rouge et bleu (vers 1972).
À travers ce travail, Adrianna Wallis mène aussi une véritable entreprise de réhabilitation de l’œuvre de sa grand-mère. Certaines toiles ont déjà rejoint les collections du musée Carnavalet, du musée de Grenoble et du musée d’Art et d’Histoire du judaïsme – lequel présente deux tableaux de Diane Esmond, Le Clown (1935) et La Dame au singe (1935), dans l’accrochage « Itinéraire d’œuvres spoliées », aux côtés des créations de Fédor Löwenstein.

Diane Esmond, La Dame au singe, 1935
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huile sur toile • © Photo Christophe Fouin
Mais ce travail de réparation dépasse la seule histoire familiale. Dans son podcast, Adrianna Wallis transforme l’enquête historique en expérience sensorielle et intime. Tout est raconté au présent. Comme si cette histoire vibrait toujours dans les appartements d’aujourd’hui, dont certains ont eux aussi été pillés. C’est toute l’ambition de ce projet artistique qu’elle continue de déployer dans divers formats. En 2027, une performance aura lieu au Jeu de Paume durant laquelle elle fera la lecture d’un long poème.
Adrianna Wallis a fini par se rendre au 54 avenue d’Iéna. Elle a tenté d’entrer dans l’ancien appartement familial, sans succès. Devant elle, une poignée ronde en laiton. Elle a pensé aux mains qui l’avaient touchée avant elle : celles de sa grand-mère, de ses arrière-grands-parents, des occupants successifs. Alors, doucement, elle a posé sa propre main dessus, laissant « une trace infime mais irréversible ».
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Il restera la gravité
Un documentaire d’Adrianna Wallis
Produit par Arte Radio · 30 min.
À retrouver sur le site d’Arte Radio
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Il restera la gravité. Adrianna Wallis et Diane Esmond
Du 5 mai 2026 au 16 juin 2026
www.cnap.fr
Galerie Anne-Laure Buffard • 6 Rue Chapon • 75003 Parisannelaurebuffard.com
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Itinéraires d’œuvres spoliées. Diane Esmond et Fédor Löwenstein
Musée d’art et d’histoire du Judaïsme • 71 Rue du Temple • 75003 Pariswww.mahj.org
Source:
www.beauxarts.com
