Les Dossiers – Sciences et Avenir : Un jardinier-paysagiste punk et un chercheur en sciences sociales, professeur de management, curieux attelage pour un ouvrage à quatre mains sur le jardin…
Eric Lenoir : Le principe est simple : nous avons voulu comparer les écosystèmes sociaux, c’est-à-dire toutes les formes d’organisation humaine (ville, entreprise, société…), et les écosystèmes biologiques, en nous mettant dans la peau de personnes qui doivent faire en sorte qu’ils remplissent un certain nombre de fonctions essentielles.
Par exemple, nous avons notamment observé les similitudes existant entre la tentation qu’ont de nombreux jardiniers de planifier leur jardin – semer une graine en fonction de la plante qu’ils veulent obtenir, jusqu’au fantasme du « jardin à la française » – et l’obsession de la planification dans le domaine économique et social qui a parcouru tout le 20e siècle. Comme pour les villes nouvelles, dont les promesses ont déçu et frustré nombre d’habitants. Au jardin comme à la ville, on constate une pulsion utilitariste qui tend à uniformiser nos paysages, au risque d’une homogénéisation mortifère.
Les Dossiers – Sciences et Avenir : Comment est née cette collaboration entre vous, activiste environnemental, et Fabrice Cavarretta, qui forme les dirigeants de grandes entreprises ?
L’idée du livre vient de Fabrice, qui m’avait entendu intervenir dans un verger collectif en Bourgogne et avait trouvé dans ma façon d’aborder ces problématiques – observer, prendre le temps, intervenir le moins possible – un écho à sa démarche et à son enseignement. Il a ensuite participé à une journée portes ouvertes dans mon jardin expérimental, le Flérial, près de Joigny, en Bourgogne, où j’évoquais l’importance des rapports d’interdépendance au jardin. Il a alors vu le jardinier en « manager » administrant un écosystème ! Une métaphore parfaite de ce qu’il tente d’enseigner à ses élèves.
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Les Dossiers – Sciences et Avenir : Pourquoi la diversité est-elle aussi fondamentale ?
Plus la biodiversité est importante dans un écosystème, plus celui-ci a de chances d’être résilient. Mais dans nos jardins, une vieille peur primale nous en a longtemps éloignés. Dans les groupes sociaux, aussi, on observe un manque de diversité, une tendance à catégoriser, classer, exclure…
Les Dossiers – Sciences et Avenir : Comment faire pour favoriser cette biodiversité ?
En écologie, un écotone est une zone de transition entre plusieurs types de biotopes, un estuaire par exemple. Sa biodiversité est supérieure à celle des milieux qu’elle relie. Multiplier les marges dans le paysage, c’est favoriser une dynamique génératrice de vie, réduire les risques d’événements problématiques, brutaux ou extrêmes, ou en atténuer les conséquences.
Dans les entreprises, la marginalité est souvent perçue comme un frein à l’efficacité. Or, des anomalies et bricolages – par exemple, des techniciens qui modifient une machine pour des usages non prévus ni autorisés – sont de meilleures sources d’innovation que la R & D classique.
Les Dossiers – Sciences et Avenir : Observer et laisser faire la nature, intervenir le moins possible, comme vous le préconisez au jardin, n’est-ce pas s’exposer au chaos pour une organisation sociale ?
Les humains doivent trouver la force de ne quasiment rien faire, d’accepter de regarder, d’avoir la patience de soutenir l’émergence d’écosystèmes complexes. Mais entre ne rien faire et faire un petit peu, il y a un éventail de possibilités, pour lesquelles on peut s’inspirer de ce que fait le vivant. Le jardinier doit chercher à intégrer dans sa réflexion les interactions qui échappent à son entendement et rester humble, accepter l’échec, et reconnaître la capacité de la nature à générer des solutions : généralement, ce sont les plus efficientes.
Les Dossiers – Sciences et Avenir : Vous insistez beaucoup sur l’interdépendance existant dans tout écosystème…
Pour moi, c’est fondamental. La nature n’est pas qu’un monde de compétition, c’est aussi le siège d’alliances et de dépendances complexes. Lorsque j’ai commencé mon jardin sur la parcelle que j’avais acquise dans l’Yonne, j’ai planté des arbres fruitiers. Mais cette parcelle, qui avait été un champ de grande culture pendant des décennies, était en jachère depuis trois ans. Au printemps, mes pommiers, poiriers et cerisiers ont été attaqués par des hordes de chenilles. Que faire ?
J’ai observé le paysage et constaté qu’il n’y avait pas de prédateurs de ces larves de papillons. Il y avait bien des oiseaux, mais des passereaux, qui étaient inféodés à la prairie et non aux arbres. Ou des tariers-pâtres, insectivores voraces, qui se nourrissent sur les chardons et les carottes sauvages mais pas sur les arbres d’un verger. Ce qui manquait, c’était les verdiers, mésanges, pinsons, qui auraient probablement été présents s’il y avait eu des haies. Alors je me suis dit que, puisque les chenilles apparaissent au printemps, au moment où naissent les oisillons, leur présence en abondance pouvait avoir un effet attractif pour des mésanges. Donc, la première année, je n’ai rien fait : j’ai laissé le feuillage se faire entièrement dévorer. Puis les chenilles ont disparu et les arbres, pour survivre, ont fabriqué une seconde série de feuilles. Les années suivantes, il n’y a plus jamais eu d’invasion de chenilles… mais beaucoup de mésanges !
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Les Dossiers – Sciences et Avenir : Est-il possible de retrouver, à travers la pratique du jardin, un lien avec la nature qui ne soit pas de l’ordre de l’exploitation ?
Évidemment ! Encore faut-il savoir à quel moment commence l’exploitation. Est-ce que le fait de prélever une partie des fruits dans le verger, c’est déjà exploiter les arbres ? Une partie de mon jardin doit me nourrir. Avec une limite : ne nuire à aucun moment à la biodiversité de l’ensemble de la parcelle. Je vais donc bien « exploiter » mon jardin. Mais pas le surexploiter : j’interviens a minima. Je choisis aussi de lui conférer certaines fonctions, comme la conservation de prairies. Il faut donc que j’intervienne et, par exemple, que j’empêche la ronce de transformer la prairie en taillis. « J’administre » mon jardin.
Les Dossiers – Sciences et Avenir : Quels ont été vos principaux désaccords durant la rédaction du livre ?
Nous nous sommes heurtés notamment sur l’importance du capitalisme comme cause majeure de certains maux, comme la perte de biodiversité ou la pollution. Mais une focalisation sur la critique du capitalisme aurait pu éloigner une partie des lecteurs des messages qui nous rassemblent. Alors, nous avons opté pour une relative modération.
Dans certains chapitres, le compromis va plutôt dans mon sens, dans d’autres, la vision de Fabrice l’emporte. C’est le cas pour Amazon. Il considère Amazon comme un monstre fascinant qui, au même titre qu’un requin ou un loup, mérite d’être étudié et de n’être régulé que sur ses aspects les plus néfastes. Il est capable d’en démontrer les côtés positifs. De mon côté, je vois Amazon comme une sorte de pandémie, au gigantisme incompatible avec la diversité, et comme un facteur majeur d’artificialisation des sols et surtout d’incitation à surconsommer.
Fabrice Cavarretta et Éric Lenoir, « Prière de rendre votre écosystème moins absurde que vous l’avez trouvé, Réflexions sur notre (r)apport au vivant et au social », Payot, 2024.
Source:
www.sciencesetavenir.fr
