Des villages entiers sont rasés de la carte par l’armée israélienne. Les habitants du Liban-Sud craignent de perdre leurs racines et leur mémoire.
De notre correspondant au Liban,
« C’est mon trisaïeul qui a commencé à construire la maison familiale il y a cent cinquante ans, raconte Ali en tournant les pages d’un album de photos en noir et blanc. Chaque génération y a laissé son empreinte. Tous les ans, mon père s’employait à rénover une partie de la demeure. Toutes les transformations sont forgées dans ma mémoire. »
Aujourd’hui, il ne reste qu’un tas de gravats de cette bâtisse qui se dressait fièrement sur une colline de Khiyam, à cinq kilomètres de la frontière, face à la localité israélienne de Metula. « Les Israéliens ont détruit la maison aux explosifs, puis un bulldozer s’est employé à niveler les quelques pans de murs qui ont survécu à la déflagration », ajoute cet étudiant d’une vingtaine d’années.
Une puissante explosion retentit comme un roulement de tonnerre dans la localité à majorité chrétienne de Jdeidet Marjeyoun. Les regards se tournent vers Khiyam, à cinq kilomètres plus au sud. Un épais écran de fumée grise masque le versant de la colline.
« Ils [les Israéliens, NDLR] ont probablement détruit tout un quartier », se lamente Georges, le maître de céans. Khiyam, qui abritait la tristement célèbre prison éponyme du temps de l’occupation israélienne (1978-2000), n’est plus aujourd’hui qu’un immense champ de ruines.
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Le « modèle » de Gaza
Le même scénario se reproduit depuis des semaines dans des dizaines d’autres villes et villages du sud du Liban. Le ministre israélien de la Défense n’y est pas allé par des détours. Le 22 mars, Israël Katz a « ordonné d’accélérer la destruction des maisons libanaises dans les villages de contact [à la frontière, NDLR] afin de déjouer les menaces visant les localités israéliennes, conformément aux modèles de Beit Hanoun et de Rafah à Gaza. »
En réalité, les destructions ne répondent pas nécessairement à des menaces potentielles. L’armée israélienne et des contractuels civils s’emploient à réduire en poussière les infrastructures civiles, les écoles, les lieux de culte, les bâtiments administratifs et les zones résidentielles.
Lors d’une conférence de presse, le 22 avril, la ministre libanaise de l’Environnement, Tamara el-Zein, a dénoncé une « destruction massive à tous les niveaux » de la part d’Israël.
Les démolitions ont commencé avant la guerre, le 2 mars, se sont poursuivies pendant les combats et se sont accélérées après l’accord de cessez-le-feu, le 16 avril. Selon un rapport du Conseil national de la recherche scientifique (CNRS) au Liban, « 428 habitations ont été détruites au cours des trois premiers jours » de la trêve.
Un « domicide » délibéré
Les démolitions ont atteint une telle ampleur que les experts libanais parlent désormais de « domicide » délibéré, visant à rendre impossible tout retour des habitants.
Plus d’un million de personnes ont été déplacées par la guerre actuelle, dont 250 000 habitants d’une soixantaine de villes et villages de la « ligne jaune ». C’est dans cette zone de 600 kilomètres carrés, considérée par Israël comme une « ligne de défense avancée », que se concentrent les opérations de destruction.
« Dans mon village, ils ont même rasé le cimetière, déplore Aïda, une enseignante âgée de cinquante ans. Ils veulent détruire nos repères les plus intimes, tout ce qui nous lie à notre terre, nos ancêtres et notre mémoire, afin que l’on ne puisse jamais retourner chez nous. »
Les installations touristiques ne sont pas épargnées. Le 30 avril, un célèbre restaurant en forme de navire a été pulvérisé aux explosifs dans la localité côtière de Bayada, à 10 kilomètres au sud de la ville antique de Tyr. Le 14 avril, c’est le port de pêche de Naqoura, une localité abritant le quartier général de la Finul, qui a été détruit. Le Liban a déposé une plainte auprès de l’Organisation internationale maritime relevant des Nations unies.
« Il restait encore quelques maisons debout dans mon village, Mheibib, largement détruit lors de la guerre de 2024. Ces dernières semaines, les Israéliens les ont toutes rasées », raconte Hussein, qui vit depuis deux ans avec sa femme et leurs quatre enfants dans un deux-pièces à Beyrouth.
Un désert de gravats à perte de vue
Une source ministérielle libanaise affirme que dix-sept localités ont pratiquement cessé d’exister dans la zone occupée par Israël. « Les destructions méthodiques se poursuivent d’arrache-pied dans vingt-deux autres villages. À ce rythme, on les ajoutera à la liste d’ici quelques jours », poursuit la même source qui a requis l’anonymat.
Les images satellites et les rares vidéos tournées en cachette par des soldats ou des contractuels civils israéliens montrent des paysages lunaires. Là où se dressaient des maisons traditionnelles libanaises en pierre, il ne reste plus qu’un désert de gravats qui s’étend à perte de vue. « Ils [les Israéliens] ont fait table rase de notre passé et de notre présent, se révolte Ali. Leur but est de rendre la reconstruction impossible. »
Conscients du fait qu’ils ne retrouveront pas leurs maisons à la fin de la guerre, beaucoup d’habitants ont pris soin d’emporter, dans leur exode, les titres de propriété.
« Un ami palestinien m’avait raconté que le plus grand regret de son père était de ne pas avoir emporté, lors de la Nakba, en 1948, les documents attestant de la propriété de leurs biens en Galilée, déclare Mohammad As-Saghir, originaire de Qantara. Je m’en suis souvenu avant de quitter. »
Les maires des villages ont aussi emporté les fichiers de l’état civil et les autorités locales ont transféré le cadastre.
« Tout ce qui peut nous aider à prouver nos droits sur notre terre doit être préservé. On ne sait pas ce que nous réserve l’avenir », conclut Hussein As-Saghir sur un ton empreint d’inquiétude.
Source:
www.rfi.fr
