La fermeture du détroit d’Ormuz, verrou stratégique qui bloque actuellement 20 % des approvisionnements mondiaux en pétrole et en gaz, montre notre extrême dépendance aux hydrocarbures sous fond de tensions géopolitiques majeures.
Pour Xavier Blot, professeur associé à l’Emlyon Business school et spécialiste des stratégies de décarbonation des entreprises, l’Europe doit incarner une troisième vision, à rebours de celles des États-Unis et de la Chine, pour gagner en abondance, en souveraineté et en résilience
Futura : Le thème de la conférence que vous avez donnée lors du festival Building Beyond était l’abondance énergétique. Cela peut paraître provocateur dans le contexte actuel ?
Xavier Blot : Avec la fermeture du Détroit d’Ormuz, on parle de plus en plus d’une pénurie possible d’énergie au niveau mondial, et au niveau européen, mais ce n’est absolument pas le cas.
Tous les indicateurs en termes de déploiement des infrastructures et de disponibilité des ressources ne cessent de croître. Il n’y a pas de manque, mais il peut arriver que l’énergie ne soit pas disponible de la bonne manière, au bon endroit et au bon moment.
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Nous sommes dans une période de transition où il faut remplacer le système fossile historique par un nouveau modèle décarboné, qui n’est pas encore en mesure de répondre à l’ensemble de nos besoins. C’est la raison pour laquelle il y a actuellement deux visions de l’énergie qui s’affrontent. La première est incarnée par les États-Unis, pétro-État le plus puissant au monde, dont l’économie repose essentiellement sur les hydrocarbures. La deuxième est incarnée par la Chine, qualifiée de premier électro-État, qui est en train de mettre en place un nouveau paradigme fondé sur les technologies électriques renouvelables.
Il n’y a pas de manque, mais il peut arriver que l’énergie ne soit pas disponible de la bonne manière, au bon endroit et au bon moment
Dans ce contexte, l’Europe doit trouver son chemin et se dissocier de ces deux récits. À ce titre, la notion d’abondance énergétique, qui consiste à avoir plus de ressources que ce qui est nécessaire, doit nous permettre de questionner nos besoins, et de déployer une infrastructure souveraine qui nous permette d’y répondre. L’objectif étant de construire un continent qui représente une troisième vision apaisée dans un contexte de course à la puissance devenue conflictuelle au niveau géopolitique et économique.
Futura : Ce qui se passe actuellement dans le détroit d’Ormuz montre notre extrême dépendance au pétrole en tant qu’énergie, mais aussi en tant que matériau. La Chine, bien qu’en phase d’électrification avancée, ne peut pas se passer de la pétrochimie pour son industrie…
Xavier Blot : En effet. Le couplage énergie-matériau est extrêmement intéressant. Il est vrai que le système pétrolier permet de faire des choses que le système électrique renouvelable ne peut pas faire, et ne pourra jamais faire.
Il y a cependant des progrès faits pour accélérer la sortie du pétrole. L’intensité carbone des panneaux photovoltaïques chinois, qui était très élevée il y a quelques années, baisse actuellement très rapidement, et plus vite qu’on ne le pensait possible, pour atteindre des niveaux très bas. Aujourd’hui, ce type d’industrie arrive, petit à petit, à s’auto-alimenter entièrement avec des énergies renouvelables. C’est une avancée.
Cela n’enlève rien au fait qu’il y a toujours 80 % de nos approvisionnements qui dépendent des fossiles, mais l’assiette que l’on considère est tellement grande, et le système tellement énorme, que le changement prend nécessairement du temps.
La conférence de Xavier Blot lors du festival Building Beyond 2026 traitait de l’abondance énergétique. © Leonard
À mon sens, il faut sortir de la vision stock, qui considère la situation à l’instant T, pour aller vers une vision flux, qui indique la direction vers laquelle on va. Si l’on considère l’augmentation des flux de solutions renouvelables d’année en année, on se rend compte qu’elle est bien plus importante que celle des stocks. En creux, cela signifie que dans certains pays, et notamment en Chine, la quasi-totalité des nouveaux actifs énergétiques est bas carbone.
Futura : Justement, que manque-t-il à l’Europe pour devenir un électro-continent ?
Xavier Blot : L’énergie est toujours le produit d’une vision du monde et d’une culture, ce qui fait qu’elle reste encore majoritairement une compétence nationale. On le voit bien avec le cas allemand… Le problème que nous avons, c’est la fragmentation des politiques énergétiques. Il y a encore de très nombreux clivages.

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Cependant, ce qui est intéressant, c’est que les grandes évolutions du système énergétique sont généralement produites par des crises. L’Accord de Paris, qui avait suscité beaucoup d’espoir, a été nettement moins transformateur que les chocs pétroliers des années 1970. De ce fait, après ce qui s’est passé en 2022, la situation que nous sommes en train de vivre pourrait favoriser l’alignement des parties prenantes, et conduire à une réduction de la fragmentation des politiques énergétiques.
Futura : Ce sont des questions que les entreprises et que les États doivent se poser pour pouvoir prendre la bonne direction… Dans quelle mesure le festival Building Beyond permet-il de nourrir cette réflexion et de trouver des solutions ?
Xavier Blot : Pour commencer, la diversité des participants était impressionnante. Il y avait des start-ups, de grands groupes, des think tanks, des chercheurs, des politiques, et également des citoyens.
Il y a plusieurs directions possibles pour évoluer vers un modèle décarboné. Il faut toutes les présenter et être prêt à en discuter car elles comportent toutes des contreparties. C’est pour ça que ce festival est vraiment utile. Pour faire progresser la décarbonation, l’énergie doit redevenir un objet de débat apaisé.
Futura : Cette année, le thème de Building Beyond était l’énergie féconde… C’est-à-dire l’énergie comme facteur de souveraineté, de bien-être commun, de croissance positive. Comment parvenir à cet idéal ?
Xavier Blot : Certains leviers ne sont pas discutés au niveau international, en tout cas pas dans les visions américaines et chinoises. Il s’agit des stratégies de sobriété et d’économie circulaire, qui sont peu investiguées par ces deux puissances. Le recyclage n’est certainement pas l’alpha et l’oméga, mais tout produit importé depuis l’Asie ne devrait plus pouvoir repartir afin de nourrir un sourcing secondaire en Europe.
Cette notion est vraiment intéressante parce que nous aurions un système qui pourrait proposer de meilleures conditions pour soutenir notre société.
Source:
www.futura-sciences.com
