Le 8 septembre 2026 s’ouvrira le procès de l’État de New York contre Luigi Mangione, soupçonné d’avoir abattu Brian Thompson, le patron de UnitedHealthcare, la plus importante compagnie privée d’assurances des États-Unis, en décembre 2024 à New York. Le procès fédéral contre Luigi Mangione a lui été reporté au début de l’année 2027. En France, il y a un peu plus d’un siècle, une affaire semblable avait défrayé la chronique: l’affaire Marcel Muller, du nom de l’ouvrier qui tua l’un des responsables de la Compagnie générale d’électricité à la suite de l’arrêt du versement de sa pension d’invalidité.
Cette histoire se déroule le 14 février 1922, à Paris. Un jeune ouvrier de 20 ans, mutilé du travail, dénommé Marcel Muller, tue à coups de revolver le chef du contentieux de son entreprise, la Compagnie générale d’électricité. Les faits surviennent à la suite de l’arrêt de sa pension et de l’attribution d’une rente d’invalidité qu’il considérait comme insuffisante (l’équivalent de 1.700 euros actuels par an), alors que la plaie consécutive à son amputation du bras droit n’était toujours pas cicatrisée. Marcel Muller blesse également deux policiers au cours de son arrestation. Ce fait divers a un retentissement national. Toute la presse s’en empare, plus d’une centaine d’articles paraissent dans les jours qui suivent, au point de transformer l’événement en une «affaire», qu’on appelle rapidement l’«affaire Muller».
«Un drame du travail. Victime d’un accident du travail et gravement mutilé, un ancien ouvrier d’une grande compagnie d’électricité, mécontent de se voir attribuer une trop faible pension, blesse mortellement, à coups de revolver, un fonctionnaire de la compagnie.» Le Petit journal illustré, 26 février 1922. | Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France
Du fait divers au fait de société
Alors que les «gueules cassées» et les invalides de guerre interrogeaient la société française sur le sort des mutilés au sortir de la Première Guerre mondiale, l’affaire Muller devint un véritable fait de société. Le mouvement ouvrier –politique et syndical– et la toute jeune Fédération des mutilés du travail s’emparèrent de l’affaire, non pour justifier le crime, mais pour dénoncer la loi de 1898 sur les accidents du travail.
Selon eux, celle-ci condamnait à la mort sociale et à la misère celles et ceux qu’elle était censée protéger, en accordant des rentes indigentes. Ils mirent également en cause –et en lumière– les abus des assurances privées et des entreprises dans ce domaine. En 1922, la Sécurité sociale n’existant pas encore, le système assurantiel pour les mutilés du travail relevait du secteur privé, à l’image du modèle de santé américain actuel.
Sous la pression médiatique (à l’époque, c’est la presse écrite qui jouait ce rôle) et de l’opinion publique, la loi de 1898 fut modifiée: une première fois durant l’instruction judiciaire, en juillet 1922, puis à plusieurs reprises par la suite. Quant à Marcel Muller, il fut finalement acquitté par la cour d’assises de la Seine, le 31 octobre 1922, à l’issue d’un procès à grand spectacle réunissant d’éminents experts médicaux, comme le psychologue Henri Wallon et des figures politiques de renom, appelées par la défense, tels Joseph Paul-Boncour (avocat, député et ancien ministre du Travail) ou Justin Godart (avocat, député et ancien sous-secrétaire d’État chargé du service de santé militaire).
L’affaire Muller devint, dès lors et jusque dans les années 1930, une référence pour les organisations de défense des mutilés du travail et contribua à nourrir la réflexion sur la protection des travailleurs, avant la naissance de l’État-providence.
Marcel Muller / Luigi Mangione: une symétrie troublante
À un siècle d’écart et à un océan (Atlantique) de distance, sans préjuger du verdict des futurs procès de Luigi Mangione, il apparaît aujourd’hui que de nombreux points communs relient l’affaire Muller et l’affaire Mangione. Le plus frappant de ces dénominateurs communs étant la jeunesse des accusés, tous deux dans leur vingtaine (Luigi Mangione avait 26 ans au moment des faits).
Luigi Mangione, accusé du meurtre du PDG de UnitedHealthcare, Brian Thompson, lors d’une audience à New York, le 16 septembre 2025. | Curtis Means / AFP
De plus, leurs deux profils échappent aux récits médiatiques habituels, avec d’un côté un jeune ouvrier mutilé du travail, de l’autre un jeune homme de bonne famille et de bonne éducation. Les problèmes rencontrés sont également proches. Le premier fut victime, après son amputation, de l’attribution anticipée d’une rente d’invalidité par son assureur (moins onéreuse que la prise en charge des frais de convalescence), quand le second, atteint de spondylolisthésis, fut victime ou témoin (l’enquête le déterminera) des pratiques des assurances santé privées américaines, à la suite d’une opération du dos.
Sans antécédents militants ni casiers judiciaires, ces deux jeunes hommes, ordinaires et sans histoire, ont basculé quand ils ont vu leurs destins se briser. Leurs revendications écrites sont quasiment identiques: «Franchement, ces parasites l’ont bien mérité» pour Luigi Mangione; «Je vais tuer mon patron, tant pis pour lui. Il l’a voulu, il l’a mérité» pour Marcel Muller.
C’est certainement pour l’ensemble de ces raisons que les deux affaires ont eu un tel retentissement. Si, en 1922, l’information n’était pas autant mondialisée qu’aujourd’hui, l’affaire Muller fit tout de même la une de l’édition européenne du Chicago Tribune et eut droit à plusieurs dizaines d’articles dans la presse anglo-saxonne et internationale.
Le poids des opinions publiques
Phénomène relativement rare pour des affaires criminelles, on observe dans les deux cas des opinions publiques qui tendent à comprendre leur geste et à pardonner leur auteur, voire pour certaines franges aux États-Unis, à soutenir et justifier la vengeance. Cette indulgence s’explique par une forme d’empathie, d’identification de la société civile à leur «cause».
En 1922, en France, ce sont les invalides de guerre qui ont sensibilisé l’opinion à la question du handicap, puisqu’avec plus d’un million d’infirmes, chaque Français avait au moins un invalide ou un mutilé de guerre dans son cercle familial/relationnel et connaissait les difficultés qu’il pouvait endurer (déclassement, chômage, etc.). Aux États-Unis, ce sont des millions d’Américains qui ont fait l’expérience de problèmes ou de refus de prise en charge médicale par leur assureur privé, avec des conséquences parfois dramatiques; sans compter le prix et les franchises qu’ils paient pour pouvoir bénéficier d’une couverture maladie.
Pour Marcel Muller comme pour Luigi Mangione, c’est l’implication de compagnies privées dans le domaine de la santé qui est à l’origine de leur passage à l’acte. Et s’ils sont condamnables, leurs gestes illustrent des situations de souffrances physiques et morales engendrées par les abus d’acteurs commerciaux. Marcel Muller fut ainsi victime d’une procédure de contentieux visant à réduire son indemnisation. Ce genre de pratiques, encore courantes aux États-Unis et synthétisées par les «trois D» («Delay, Deny, Defend», c’est-à-dire «Retarder, nier et défendre»), sont exactement celles qu’honnit Luigi Mangione.
La seule différence entre ces deux affaires procède de leurs portées symboliques, car, si son procès l’a érigé en emblème, le geste de Marcel Muller relève initialement de la vengeance personnelle, comme indiqué dans sa lettre de revendication. Celui de Luigi Mangione semble, quant à lui, revêtir une dimension politique, dénonçant le système libéral de santé états-unien et les compagnies d’assurances privées, comme l’attesteraient ses écrits rédigés plusieurs mois avant le crime. C’est ce qui lui vaut aujourd’hui d’être accusé «d’acte de violence politique» par l’État fédéral. Ses procès à venir nous éclaireront peut-être un peu plus sur ses motivations profondes.
Morgan Poggioli est l’auteur de L’Affaire Muller – Politiser les corps brisés, paru en avril 2026 aux Éditions de l’Atelier.
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Docteur en histoire contemporaine, Morgan Poggioli est chercheur associé au Laboratoire interdisciplinaire de recherche «Sociétés, sensibilités, soin» (LIR3S) de l’université Bourgogne-Europe et ingénieur d’études à la Maison des sciences sociales et des humanités (MSH) de Dijon.

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.
Source:
www.slate.fr
