Frans Masereel, Le Baiser (détail)

Son nom n’est souvent connu que des seuls amateurs de BD. Pour cause : Frans Masereel (1889–1972) est surtout resté dans l’histoire en tant qu’inventeur, en 1918, du roman graphique avec ses récits sans paroles composés uniquement de gravures en noir et blanc. Pourtant, son œuvre s’avère incroyablement riche, dans le fond comme dans la forme.

Dessin, cinéma d’animation, peinture, théâtre, céramique, tapisserie… Ce grand maître de la modernité a touché à tout à travers le langage de l’image, dans sa force d’expression pure et universelle. Il est donc tout naturel que ce soit au musée de l’Image d’Épinal – dont il possédait par ailleurs des planches – que revient l’honneur de mettre enfin en pleine lumière toutes les facettes de cet artiste fascinant grâce à des prêts d’institutions majeures ainsi que d’une importante collection particulière.

Un grand artiste humaniste enfin révélé

Anonyme, Frans Masereel dans son atelier parisien, 1925

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Tirage au gélatino bromure d’argent • © musée de l’Image – Epinal

Le commissaire de l’exposition, Samuel Dégardin, éminent spécialiste et auteur d’une thèse sur le sujet, ne mâche pas ses mots : « Parfois confondu avec Masureel, la ‘prestigieuse marque de papiers peints belge nichée au cœur des plaines flamandes’, Masereel est un artiste important qui mérite de ne plus faire tapisserie dans les manuels d’histoire de l’art moderne, pas plus qu’auprès de ses amis George Grosz, Romain Rolland ou Stefan Zweig », écrit-il dans le catalogue. Car, en plus d’avoir produit des monuments de la gravure, le Belge fait partie de ces grandes figures de l’entre-deux-guerres rêvant d’une Europe pacifiée, où tous les arts convergeraient dans un but humaniste.

Né en 1889 dans une famille bourgeoise catholique de la côte belge, Frans Masereel révèle des talents précoces de dessinateurs et fait ses armes à l’École du livre de Gand. Sa rencontre avec l’aquafortiste Jules De Bruycker est de celles qui dévient les trajectoires toutes tracées : avec lui, Masereel se convertit à la gravure et plonge dans les bas-fond de la cité gantoise. Une initiation à l’anarchisme et à l’anticléricalisme.

Des dessins engagés contre la guerre

Au début des années 1910, il s’installe à Paris où bouillonnent les avant-gardes. Mais s’il participe au Salon des indépendants, le jeune idéaliste se montre allergique aux « ismes ». Plus enclin à capturer toute la noirceur d’un monde sur le point de basculer, il démarre des collaborations dans la presse satirique telle que Le Rire.

Page de journal « La Feuille » du 4 avril 1918 illustrée par Frans Masereel

Page de journal « La Feuille » du 4 avril 1918 illustrée par Frans Masereel

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« Chaque matin, La Feuille présentait une nouvelle accusation graphique ; aucune de ses estampes ne visait une nation particulière, toutes ne s’attaquaient qu’à notre adversaire commun, la Guerre. »

Stefan Zweig.

Avec la Première Guerre mondiale, son engagement s’affermit. Proche du pacifiste Romain Rolland, il part vivre en Suisse en 1915 où il traduit un temps des lettres de prisonniers de guerre pour la Croix-Rouge. Son burin, lui aussi, se met au service de ses idées. À Genève, Masereel publie entre 1917 et 1920 dans le journal La Feuille près de 900 dessins chroniquant les désastres du conflit mondial. « Chaque matin, La Feuille présentait une nouvelle accusation graphique ; aucune de ses estampes ne visait une nation particulière, toutes ne s’attaquaient qu’à notre adversaire commun, la Guerre », écrit son ami Stefan Zweig.

L’auteur du Monde d’hier fait partie de l’impressionnante galaxie d’écrivains que Masereel illustre avec Émile Verhaeren, Pierre Jean Jouve, Maurice Maeterlinck, mais aussi les classiques Hugo, Baudelaire, Voltaire, Shakespeare ou Tolstoï. Le bois gravé devient son médium de prédilection.

Frans Masereel, Les morts parlent

Frans Masereel, Les morts parlent, 1917

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Gravure sur bois • © photo : B. Babette

Mais c’est libéré des mots qu’il signe ses planches les plus fortes, traduisant dans un noir et blanc tranchant – qui n’est pas sans rappeler l’œuvre de Félix Vallotton – les affres de la condition humaine. Il y a ses portraits, tendres ou cruels, d’archétypes : Le Boxeur, Les Amoureux, L’Écrasé, Le Voyageur… Il y a aussi des silhouettes perdues dans des paysages foisonnants, des scènes mélancoliques, d’autres distillant une angoisse sourde dignes du roman noir. Il y a aussi les hommages exaltés, tel celui rendu à son maître de jeunesse, Brueghel l’Ancien.

Des images sans paroles qui racontent le monde contemporain

En 1918, dans une Europe déchirée, Masereel commence à bâtir des histoires sans paroles. Des tours de Babel qui abolissent les frontières entre les langues. 25 Images de la passion d’un homme, qui relate la mort d’un idéaliste pour ses idées, est le premier d’une longue série.

 

Avec une extraordinaire économie de moyen, le xylographe parvient à dire toute la folie de la grande ville, ses inégalités, sa cacophonie…

En 1925, il signe son chef-d’œuvre du genre, La Ville, où l’on retrouve l’un de ses thèmes de prédilection : le pouvoir d’aliénation des cités modernes. Avec une extraordinaire économie de moyen, en jouant des vides et des pleins, le xylographe parvient, au fil d’une centaine de planches, à dire toute la folie de la grande ville, ses inégalités, sa cacophonie, ses spectacles étourdissants, ses figures déshumanisées… On pense inévitablement au Metropolis de Fritz Lang, dans les salles deux ans plus tard.

De fait, Masereel, avec ses contrastes exacerbés et ses stylisations extrêmes, rejoint bien l’expressionnisme allemand, partageant aussi avec les maîtres du cinéma muet des années 1920 une capacité à suggérer le bruit et le mouvement de manière purement visuelle. Il n’est donc pas étonnant que le graveur se voit confier des décors et costumes de théâtre, et des projets cinématographiques.


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Berthold Bartosch assisté par Frans Masereel, Photogramme du film d’animation « Idée »

Berthold Bartosch assisté par Frans Masereel, Photogramme du film d’animation « Idée », 1932

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© agence Du Court Métrage, Paris, 2026

Dès 1921, il travaille aux côtés de Romain Rolland à un scénario, La Révolte des machines ou la pensée déchaînée, qui n’aboutira jamais. En 1928, il sera même contacté par Carl Theodor Dreyer pour un projet également avorté. C’est avec le cinéaste tchèque Berthold Bartosch que se concrétise sa première collaboration : Idée, adaptation libre de l’un de ses romans sans paroles. Visible au musée de l’Image d’Épinal, ce court-métrage expérimental truffé de trucages étonnants (des plans irisés grâce à du savon) s’avère un jalon important dans l’histoire du cinéma d’animation.

Frans Masereel, Le Petit Café

Frans Masereel, Le Petit Café, 1925

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Aquarelle sur papier • © Dries photo : Van Den Brande

Infatigable expérimentateur, partisan d’une fusion entre les arts, Frans Masereel se révèle, en fin de parcours, un artiste total et un excellent coloriste. Peintre, tantôt proche de la Nouvelle Objectivité, tantôt du surréalisme de Marc Chagall  – que l’on décèle dans une surprenante Fleur (1920) métamorphosée en monstrueuse bouche écarlate.

En 1925–1926, il investit l’aquarelle pour saisir le Paris nocturne interlope des Années folles qu’il observe depuis son appartement montmartrois. Plus surprenant encore, dès 1925, Masereel répond à diverses commandes dans le domaine des arts décoratifs : céramiques, tapisserie, vitraux, bas-reliefs, mosaïques… Ainsi se termine le parcours du musée de l’Image d’Épinal, avec un univers qui ne cesse de se réinventer, sans frontières, ni préjugés. À l’image d’un monde que Masereel aura rêvé jusqu’à la fin de ses jours, en 1972, dans le sud de la France.


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Source:

www.beauxarts.com