Annette Messager entourée de quelques-unes de ses créations.

« D-é-s-i-r ». Cinq lettres en tissu rembourré couleur rouge sang, mêlées à une poupée de chiffon, le tout dégringolant du plafond ; un délice de matière, ambivalent, bizarre, qui attire immédiatement l’œil, défie l’esprit, agace l’inconscient, titille les sens.

Le désir s’impose d’emblée dans le grand atelier d’Annette Messager, tel un étendard, un mot fétiche, probablement son préféré, qui semble ordonner – ou plutôt désordonner – tout l’espace. S’y trouvent réunies des figures étrangement familières, surgies au fil d’une carrière internationale multi-récompensée (notamment par un Lion d’or à la Biennale de Venise en 2005), où le fantastique s’unit au réel pour faire émerger chez le spectateur des pensées inavouables, pulsions insoupçonnées, souvenirs intimes et collectifs.

Des créatures mi-humaines, mi-animales et autres hybridités

Dans l’atelier d’Annette Messager, où le bruit de la pluie qui tombe en trombe sur la verrière en ce jour de mars fait résonner une étrange musique, il y a des peluches à foison, emprisonnées dans des filets, un Spleen de textile, un crucifix à la gloire de « Nous », une mariée squelette calcinée vêtue d’une robe en tulle noire, des seins en plastique et mains anatomiques, des objets chinés aux puces de Saint-Ouen ou de Vanves, des formes recouvertes de ce papier noir obstruant la lumière que l’on utilise au théâtre (escargots, oiseaux ou masques), des vanités moqueuses, des vrais et des faux ciseaux, des vêtements de poupées, des fragments de planète, des mappemondes dotées de bras et de jambes, des touffes de perruques – à moins qu’il ne s’agisse de vrais cheveux, la question reste ouverte –, des gants en laine prolongés de crayons de couleurs, des créatures mi-humaines, mi-animales et autres hybridités.

Dans l’atelier d’Annette Messager s’échafaudent ses nouvelles œuvres.

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© Dorian Prost pour Beaux Arts Magazine.

À quelques semaines de l’inauguration de son exposition au musée de la Chasse et de la Nature, à Paris, alors que celles organisées en Espagne, au Centre Pompidou Málaga et à la galerie Albarrán Bourdais de Madrid, n’ont pas encore fermé leurs portes, et avant celles de cet automne au National Taiwan Museum of Fine Arts et à la Kunsthalle de Prague, la plasticienne de 82 ans nous reçoit chez elle à Malakoff.

Elle vit dans un pavillon entouré d’un jardin visible depuis l’intérieur grâce à de grandes baies vitrées qui inondent les pièces de lumière. La maison est doublée d’un vaste atelier-hangar de l’autre côté de la cour, où elle façonne les pièces les plus imposantes de son répertoire. Pour y accéder, il faut longer un couloir où elle a entreposé un amoncellement de peluches dont on n’ose imaginer le sort qui leur sera réservé cette fois-ci.

Depuis la fin des années 1980, elle fait subir le pire à celles qu’elle nomme Mes petites effigies, « ces petits cadavres de l’enfance auxquels on reste très attaché », dans des récits dignes des contes de Grimm et d’Andersen, s’amusant à les disséquer, à les démembrer, à les mixer avec de vrais animaux naturalisés, à les étouffer sous des bas féminins, à les associer à des masques grotesques ou à les enfourcher sur des lances en métal, comme elle le fit dans l’une de ses installations iconiques intitulée Les Piques.

Au milieu d’un capharnaüm d’objets collectés.

Au milieu d’un capharnaüm d’objets collectés.

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© Dorian Prost pour Beaux Arts Magazine.

« Les artistes sont des fous, des enfants. Nous jouons constamment comme des enfants, c’est-à-dire très sérieusement parfois. »

Créé en 1992–1993, alors que la France venait de célébrer le bicentenaire de la Révolution, ce cortège d’apparitions fantomatiques aussi macabre que cathartique faisait référence à la période historique de la Terreur autant qu’aux manifestations d’une société contemporaine tourmentée. L’artiste explique retranscrire indirectement les désastres et réalités du monde mais se défend de toute approche moralisatrice ; elle rechigne à expliciter ses œuvres et aime à répéter que c’est à chacun d’y voir – d’y projeter – ce qu’il souhaite. Et les possibilités sont infinies…

Dès ses débuts, avec Les Pensionnaires, série de moineaux morts pour lesquels elle avait tricoté des camisoles colorées et imaginé tout une série d’activités, leur donnant des petits noms, exposant leurs portraits, elle avait marqué les esprits avec cette évocation à la fois terrible et tendre des jeux interdits de l’enfance. « Les artistes sont des fous, des enfants. Nous jouons constamment comme des enfants, c’est-à-dire très sérieusement parfois », affirme-t-elle non sans malice.


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Une série de dictons misogynes brodés sur des mouchoirs

Mais pas de frayeurs (infantiles) pour l’instant : les peluches du jour sont seulement empilées à terre, prises dans un magma de filet noir, élément de prédilection de la créatrice. « J’aime les filets car ils protègent mais en même temps ils enferment. Je ne sais pas trop quelle est leur origine ; peut-être est-ce lié à la ville en bord de mer de mon enfance où j’observais les pêcheurs manier leurs filets », raconte l’artiste née à Berck, ville du nord réputée pour son sanatorium, où elle se familiarise avec les objets de dévotion populaires, les ex-voto des églises qu’elle visite même si sa famille est athée.

Son père architecte, photographe et peintre amateur l’encourage à une pratique artistique avec les moyens du bord, c’est-à-dire ce dont elle dispose à la maison, des crayons et des ciseaux, les journaux et magazine, remplis d’images en tout genre à découper. Annette découvre la magie des objets souvenirs, des photos intimes d’albums de famille, où chaque image, dit-elle, a le pouvoir « de guérir ses blessures et les rouvrir en même temps ».

Bienvenue dans l’antre d’Annette Messager.

Bienvenue dans l’antre d’Annette Messager.

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© Dorian Prost pour Beaux Arts Magazine.

Tout cet univers, elle le porte en elle lorsqu’elle quitte Berck pour Paris au début des années 1960. Elle suit les cours de l’École nationale des arts décoratifs, sans trop savoir où elle va, mais convaincue dès le départ qu’elle ne veut pas emprunter les voies académiques de la peinture. Même si elle admire Goya et Egon Schiele, Annette Messager se sent plus proche de Dubuffet et de cet art brut qui, loin des normes et du marché, procède par accumulation d’objets, d’idées et d’images, dans une litanie libératrice. C’est ainsi qu’elle commence ses « albums-collections » (elle en réalisera une cinquantaine au total), dans lesquels elle rassemble photographies, coupures de presse, croquis, notes et jeux de mots, sorte de journal intime fictif où elle déconstruit avec une ironie mordante les stéréotypes et les assignations faites au genre féminin.

« Je trouve cela beau un utérus, j’avais envie de le montrer. On n’en parlait jamais, on parlait des mecs, de leurs sexes mais pas des utérus, alors que c’est pour le moins important, il me semble. »

À l’image de l’album Les Tortures volontaires, sur les mille et un supplices que les femmes sont prêtes à subir pour plaire à la gent masculine, ou Ma collection de proverbes, série de dictons misogynes brodés sur des mouchoirs (« Chez la femme, les dents de sagesse ne poussent qu’après la mort », « La femme est un mal nécessaire »…). « Ce n’était pas le temps des femmes quand j’ai commencé dans les années 1970. Combien de fois ai-je entendu que la seule création à laquelle j’avais droit était la maternité… Même après Mai 68, la France était assez en retard, pétrie des interdits de la religion catholique. Je me suis mise à travailler avec des éléments considérés comme féminins et qui étaient dévalorisés, la broderie, la couture, le découpage de magazine. »

Annette Messager suit le fil de son inspiration et part explorer les voies d’un récit intime sur un mode fictionnel, en s’appuyant sur des objets et des photographies retravaillés. Sur sa route, elle croise au début des années 1970 Christian Boltanski (1944–2021), plasticien de la mémoire collective et individuelle, qui devient son complice et le compagnon d’une vie. Le succès de ces deux drôles d’oiseaux, libres et inséparables, ne se fait pas attendre trop longtemps. Soutenue par Suzanne Pagé, directrice du musée d’Art moderne de la Ville de Paris, Annette Messager y est exposée dès 1974. Son travail est aussi présenté dans des galeries à New York, Milan, Genève, Bruxelles…

À l’époque, elle nourrit une passion pour la sculptrice Louise Nevelson (1899–1988), sa manière d’assembler des fragments d’objets trouvés, de les peindre en noir ou en doré pour faire de l’espace une œuvre monochrome immersive monumentale. Elle reconnaît aussi l’importance de Louise Bourgeois (1911–2010) dans son propre cheminement. Il y a des résonances évidentes entre leurs araignées maternelles, leurs aquarelles et dessins capables de montrer le sexe, la mort et l’amour sans ambages, avec une vitalité saisissante.


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Lola en tissu, [objet personnel d’Annette Messager collectionneuse]

Lola en tissu, [objet personnel d’Annette Messager collectionneuse]

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Tissu, rembourrage • 43 × 20 × 14 cm • © Photo M. Domage.

Une caractéristique que l’on retrouve dans l’ensemble de l’œuvre d’Annette Messager. En témoigne cet utérus accroché au mur de l’atelier de Malakoff, dont l’une des trompes de Fallope est prolongée d’une main noire faisant un doigt d’honneur – l’œuvre est issue d’une série présentée chez Marian Goodman il y a dix ans (avec papier peint assorti) ! « Je trouve cela beau un utérus, j’avais envie de le montrer. On n’en parlait jamais, on parlait des mecs, de leurs sexes mais pas des utérus, alors que c’est pour le moins important, il me semble », dit-elle avec son franc-parler et son regard perçant, avant de nous montrer les dessins créés spécialement pour le musée de la Chasse et de la Nature.

Une série de rébus et proverbes associés aux animaux : « têtu comme une mule », « avoir un appétit d’oiseau », « doux comme un agneau », « passer du coq à l’âne », « un froid de canard », « gai comme un pinson »… « Une hirondelle ne fait pas le printemps » aussi, titre qu’elle a immédiatement choisi pour ce musée privé un peu particulier, qui abrite la collection de la fondation François Sommer, entre trophées de chasse, animaux naturalisés et exposition d’un art contemporain lié au règne animal et à la thématique du vivant.


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La souris desséchée rapportée par le chat de Sophie Calle

« Annette Messager n’est pas une chasseuse, mais une cueilleuse, elle opère des prélèvements de la prose du monde, explique Colin Lemoine, le commissaire de la manifestation, historien de l’art, critique et écrivain. Elle a tellement été exposée, il y a eu une telle glose sur son travail que j’ai veillé à maintenir l’indécidable, à ne pas écraser les spectateurs avec des clés de lecture. Annette Messager n’aime pas être enfermée dans une case, réduite à un seul propos écologique ou féministe, même si son œuvre est profondément engagée et subversive. Nous avons fait attention à maintenir son intention poétique. »

La proposition est fidèle à l’artiste, avec des œuvres anciennes, d’autres plus récentes, et, pour la première fois, des pièces de sa collection personnelle, comme ce lapin taxidermisé tenant un fusil qui monte la garde dans la maison, la chatte bergère en porcelaine (que certains qualifieraient volontiers de kitsch) placée devant la fenêtre et une poupée à l’effigie de Lola, sa minette disparue, qui semble attendre le retour de son fantôme.

Le lapin chasseur d’Annette Messager ou la version animale de l’arroseur arrosé.

Le lapin chasseur d’Annette Messager ou la version animale de l’arroseur arrosé.

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© Dorian Prost pour Beaux Arts Magazine.

Des objets intimes du quotidien dont elle ne se séparera qu’au dernier moment. « Ils vont me manquer », dit-elle avec un léger sourire qui s’agrandit quand on lui demande si son exposition ne va pas donner des sueurs froides aux chasseurs, notamment les photos en noir et blanc de ses Trophées, fragments de corps humains redessinés pour former des animaux, à l’image du Petit Sexe-chat (verge grimée en félin), du Seinnounours ou d’une paire de Fesses masculines en forme de tête de chien…

Plus osé encore, Annette Messager a voulu intégrer dans le parcours, au dernier moment, la souris desséchée que lui a rapportée le chat de sa voisine, l’artiste Sophie Calle. Un cauchemar pour les conservateurs, car le moindre parasite transporté par la bestiole pourrait être fatal à tous les trophées de chasse et animaux naturalisés des lieux, même l’immense ours blanc accueillant les visiteurs au premier étage. On ne peut s’empêcher d’imaginer la scène avec un plaisir coupable, une honte délicieuse. Les équipes du musée ont conçu une boîte sécurisée pour la petite intruse car, ils le savent bien, Annette la messagère du printemps n’a jamais rien cédé sur son désir.


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Source:

www.beauxarts.com