Le mercredi 8 avril, le Liban a connu l’une des journées les plus meurtrières de son histoire récente. Peu après la conclusion du cessez-le-feu entre l’Iran et les États-Unis, Israël a bombardé le territoire libanais à plus de cent reprises en moins de dix minutes. Près de deux semaines après ces attaques, les initiatives se multiplient pour tenter de retrouver et d’identifier les corps.
Jaafar Annan est installé sur le trottoir, devant le service des urgences de l’hôpital universitaire de Rafik Hariri, dans la périphérie sud de Beyrouth. «L’hôpital est devenu ma maison», regrette-t-il, épuisé. Le 8 avril, une frappe israélienne a rasé l’immeuble où vivait sa famille à Kayfoun, à l’ouest de la capitale libanaise. «J’ai enterré mon père, poursuit-il. Mais ma mère est toujours portée disparue.»
Ses journées sont désormais rythmées par la quête du moindre signe de sa génitrice, Fatima, 56 ans. Comme de nombreux Libanais confrontés à la disparition brutale d’un proche, Jaafar Annan a donné un échantillon de son sang à l’hôpital, espérant des réponses grâce à une correspondance ADN. «Je parcours les hôpitaux du Mont-Liban. J’observe les visages des blessés. Je vais dans les morgues. Je cherche un grain de beauté, un signe, raconte-t-il dans les colonnes du média d’investigation américain The Intercept. Puis je reviens ici pour attendre les résultats.»
Les unités de stockage frigorifique de l’hôpital Hariri ont été transformées en centres improvisés d’identification médico-légale. L’ampleur sans précédent de ces analyses ADN fait suite au bilan macabre des frappes du «mercredi noir», comme l’a surnommé la population libanaise: 357 victimes ont perdu la vie et plus de 1.000 ont été blessées, selon le ministère de la Santé. Mais près de deux semaines plus tard, le décompte reste incomplet: des dizaines de personnes sont toujours portées disparues.
Des fragments humains méconnaissables
«Les corps arrivent complètement défigurés, explique Hisham Fawwaz, directeur du département des hôpitaux et dispensaires au ministère libanais de la Santé. Les restes sont dispersés et les traits effacés. Souvent, nous avons affaire à des fragments humains que la force des explosions a transformés en véritables casse-têtes médico-légaux.»
Dans la morgue de l’hôpital Hariri, plus de 90 corps non identifiés étaient conservés ces derniers jours. Chaque cadavre s’est vu attribuer un numéro, en attendant la reconnaissance génétique. Le ministère de la Santé a mis en place un protocole strict: documenter les tatouages et les signes distinctifs, conserver les restes de vêtements brûlés qu’un membre de la famille pourrait reconnaître et prélever l’ADN des proches pour le comparer à celui des fragments de victimes.
Entre l’espoir et le chagrin, l’attente
Le 8 avril, Zahraa Aboud et sa sœur venaient de se réfugier chez leurs tantes à Beyrouth, après avoir fui leur ville natale d’Anqoun (sud du Liban), envahie par les troupes israéliennes. Les frappes du «mercredi noir» ont touché l’étage supérieur de l’immeuble. Les tantes ont été tuées dans les bombardements et la petite sœur gravement blessée. Qassem, le père de Zahraa, est sans nouvelle de son aînée depuis. «Je refuse de chercher dans les décombres, confie-t-il. Nous cherchons la vie. Ou au moins un signe qui éteindra le feu dans nos cœurs.»
Ces derniers jours, il a parcouru les rues de Beyrouth à la recherche du moindre indice. Il a arpenté les hôpitaux publics et privés, scrutant les listes de patients non identifiés. Qassem a également donné un échantillon de sang à l’hôpital. Depuis, il patiente. Pour la famille Aboud, cette situation tragique s’apparente à une «perte suspendue»: une disparition sans preuve de mort, qui empêche autant d’espérer que de faire son deuil.
D’après la loi libanaise, les bâtiments détruits par les frappes israéliennes sont considérés comme des propriétés privées. Les organisations de secours ne peuvent pas les déblayer ou les démolir entièrement sans autorisation judiciaire préalable. Cette bureaucratie, pensée pour protéger les droits de propriété et les preuves juridiques, ralentit les opérations en cours. Pour utiliser des chiens pisteurs, les familles doivent déposer des demandes officielles auprès du parquet. «Nous avons supplié les autorités compétentes d’accélérer les procédures, rapporte un proche d’une femme disparue. Mais la justice libanaise n’a pas bougé. […] Elle examine encore les dossiers.»
À l’hôpital Hariri, les familles continuent d’affluer dans le bureau improvisé ouvert par le ministère de la Santé libanais. À l’intérieur, elles se remémorent les moindres détails concernant un proche disparu, des taches de naissance aux vêtements caractéristiques: tout ce qui pourrait aider à l’identifier. Puis elles donnent leur sang et attendent. «L’objectif est de rendre à chaque victime son nom et d’offrir aux familles le droit à un adieu digne», conclut Hisham Fawwaz.
Source:
www.slate.fr
