Biennale de Venise 2026 quelles sont les grandes tendances

Première des tendances : l’hybridation du théâtre, de la danse et de la performance. Orchestrées par des femmes, quatre propositions explosives venues d’Autriche, du Luxembourg, de Belgique et de Lituanie, où le corps ne craint pas d’exposer ses fluides mais aussi ses émotions.

Si les troubles planétaires ne résonneront pas partout, on les entendra néanmoins dans les pavillons ukrainien et britannique, tandis que l’Espagne offrira une échappée belle autour des images. Quant aux États-Unis, qui croira à leur neutralité ?

Focus également sur deux créatrices qui, du Pérou au Maroc, subliment les traditions de leur pays dans des œuvres qui soulignent la force du collectif et du lien entre les êtres : Sara Flores et Amina Agueznay.

Enfin, la Biennale promet de se faire entendre avec un parcours sonore pour le Vatican, une installation polyphonique pour la Roumanie et un film sur le chant en langue des signes pour la Pologne.

Performeuses en tout genre

Miet Warlop, Inhale Delirium Exhale (Silk Wave), 2025

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Le corps et l’espace, l’espace comme corps… Nombre d’artistes, notamment femmes, s’emparent de la question… à bras-le-corps. Hybridant danse, théâtre et performance, la pratique extrêmement physique de Florentina Holzinger n’est pas des moins radicales. Inspirée par les eaux de Venise, elle a imaginé pour le pavillon autrichien un « scénario apocalyptique » où se mêlent la menace de la montée des eaux et les fluides corporels : Seaworld Venice, une installation en live qui devrait attirer les foules et qui s’épandra dans toute la cité par le biais de performances !

On retrouve autant de radicalité – et d’excrétions corporelles – chez Aline Bouvy. Sobrement intitulé La Merde, son pavillon luxembourgeois est investi de sons et sculptures autour d’un film. Farce traversée par un excrément anthropomorphe, il explore la façon dont « la société produit des corps sur lesquels elle exige contrôle et retenue ».

Exposition / performance aussi chez les Belges : remarquée au dernier festival d’Automne, l’artiste flamande Miet Warlop transforme son pavillon en « une arène chargée, où le langage, la musique et une désorientation collective entrent en collision ». It Never Ssst ou un « monde émotionnel » activé par six interprètes et un sculpteur, à travers des rituels aussi énergiques qu’absurdes.

Installée dans une ancienne forge du quartier de Castello, la Lituanienne Eglė Budvytytė mêle, elle, performance et film dans un projet intitulé Animism Sings Anarchy. Une tentative de traduire une recherche archéologique concernant une société matriarcale et animiste du néolithique en expérience sensorielle : les données récoltées lors des fouilles se transforment ainsi en chants et mouvements, tentant de modifier nos états de conscience. EL

Engagés… ou pas?

Zhanna Kadyrova, IDP

Zhanna Kadyrova, IDP, 2025

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La Biennale de Venise a-t-elle jamais été autant troublée de remous géopolitiques ? S’engager, ou pas, la question traverse nombre de pavillons. Elle s’impose bien sûr pour le pavillon ukrainien : impliquée dès les premières heures du conflit, la plasticienne Zhanna Kadyrova n’a cessé depuis quatre ans de porter à travers son œuvre le combat de son pays pour la liberté et la démocratie.

Elle a fait du voyage de sa sculpture Origami Deer à travers l’Europe, de Berlin à l’UNESCO parisien, une parabole de la résistance de son peuple : conçue pour un site nucléaire désaffecté de Pokrovsk, l’œuvre a dû être évacuée fin 2024 pour échapper aux bombes. Elle traverse depuis les frontières, en messagère, jusqu’à la lagune où elle sera exposée dans l’espace public et au cœur des archives et vidéos dévoilées dans le pavillon ukrainien, Security Guarantees.

Sous une tout autre forme, les questions d’exil hantent elles aussi le pavillon britannique, avec Predicting History: Testing Translation. Comment se sentir appartenir à une terre, comment faire sa place quand l’on se sent éternel migrant ? Les peintures de Lubaina Himid, née à Zanzibar en 1954, soulèvent ces graves questions, entourées de textes et d’un environnement sonore.

Quelle place, dans un paysage si politisé, pour les artistes plus conceptuels qui ne s’emparent pas directement des troubles planétaires ? Il demeure nécessaire de la préserver, pour qu’existent aussi des œuvres comme celle d’Oriol Vilanova. Avec Los Restos, il investit le pavillon espagnol de l’une de ses obsessions, les cartes postales, qu’il chine depuis vingt ans. Une archive de petits riens à partir de laquelle il construit une sorte d’anti-musée, questionnant le rôle des images dans la transmission culturelle et la construction des mémoires.

Quant au pavillon qui représente l’Amérique de Trump, Call Me the Breeze, son artiste Alma Allen, sculpteur autodidacte, aura beau clamer être détaché de toute préoccupation politique, comment ne pas le considérer comme un ambassadeur écervelé de la propagande Make America Great Again ?


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Retour aux racines

Portrait de Sara Flores

Portrait de Sara Flores

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Courtesv The Shinibo-Conibo Center NY / © Photo Musuk Note

Originaire du peuple Shipibo-Konibo de l’Amazonie péruvienne, Sara Flores sera la première artiste autochtone sélectionnée pour le Pérou à la Biennale de Venise. Un choix symbolique dans un pays où les natifs ne sont pas représentés au Congrès et peinent à faire valoir leurs droits. Sara Flores s’y emploie à travers une œuvre où art et vie sont intrinsèquement liés.

Cofondatrice en 1976 de la première coopérative d’artistes femmes de sa communauté matriarcale et de la Bakish Mai Multiversity, institution éducative autour des savoirs indigènes et lieu de résidences, l’artiste de 76 printemps est désormais représentée par la galerie White Cube (Paris) et The Shipibo Conibo Center (New York).

Installée sur les rives de l’Ucayali, à Pucallpa, elle a fait sien l’art du kené (« dessin vrai »), qu’elle réinvente dans un grand atelier érigé au cœur de la forêt, aux côtés de ses filles et petites-filles. Au beau milieu d’une nature luxuriante qui lui fournit des coloris naturels dont elle connaît le nuancier sur le bout des doigts, l’artiste savante dessine sans ciller ni trembler, sur des tissus préalablement travaillés, de fascinantes compositions géométriques dont l’harmonie esthétique et la symétrie semblent répondre aux forces mystérieuses d’une cosmogonie dont elle seule aurait la clé.

Amina Agueznay, Asetta [Détail]

Amina Agueznay, Asetta [Détail], 2026

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Courtesv ministère de la Jeunesse, de la Culture et de la Communication du Maroc / © Avoub El Bardii.

Intimement lié aux transes chamaniques provoquées par la consommation de l’ayahuasca, plante aux effets psychédéliques, l’art Shipibo dans lequel elle s’inscrit exprime le désir de renouer avec l’énergie d’un grand tout, en harmonie avec la nature, selon une philosophie profondément pacifique ; c’est une manière, explique l’artiste, de « voir et ressentir le monde ». Démonstration à l’Arsenale avec From Other Worlds, où elle fait flotter le drapeau de la nation Shipibo et présente sa plus grande toile jamais réalisée (plus de cinq mètres sur deux) dans un espace pensé comme une entité vivante où résonne la musique du souffle bienveillant d’un chamane.

L’installation d’Amina Agueznay, artiste battant pavillon pour le Maroc, également présentée à l’Arsenale, résonne à bien des égards avec celle de Sara Flores. Intitulée Asetta, nom du tissage rituel amazighe, elle plonge ses racines dans des pratiques vernaculaires et des techniques traditionnelles qu’elle réinvente dans un projet pensé, dit-elle, comme « une membrane vivante, mouvante, une seconde peau faite de strates du temps passé, dans ses déchirures, ses vides, ses respirations ».

L’artiste, qui depuis plus de vingt ans fait parler la matière dans de vastes installations textiles poétiques, collaborant en continu avec les artisanes et artisans de communautés marocaines, s’est, elle aussi, surpassée en réalisant son œuvre la plus monumentale, avec la complicité de quelque 150 maîtres de la broderie en raphia, de la vannerie ou du travail en crochet, dont les multiples textures jouent avec la lumière et les sons diffusés par une vidéo performance.


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Lumière sur le son

Bogna Burska & Daniel Kotowski, Liquid Tongues

Bogna Burska & Daniel Kotowski, Liquid Tongues, 2026

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Convright et Courtesv of Mark Francis / photo lan Skelton

Le son mais aussi le silence, qui est son corolaire, sont plus que jamais au cœur de cette biennale. C’est le pavillon du Saint-Siège qui donne le la. Sous l’impulsion nouvelle du cardinal José Tolentino de Mendonça, chargé de la culture au Vatican, le micro-État catholique avait déjà fait sensation lors de la dernière édition en organisant une émouvante exposition au sein même de la prison des femmes de la Giudecca.

Il devrait attirer cette année non plus les regards mais les oreilles, avec cette invite faite aux New-Yorkais de Soundwalk Collective, qui depuis deux décennies réinvente la notion de parcours sonore. Orchestré avec l’aide d’Hans Ulrich Obrist, star du curating, The Ear Is the Eye of the Soul investit le complexe de Santa Maria Ausiliatrice ainsi qu’un jardin de Cannaregio.

Dans le pavillon roumain, au sein des Giardini, c’est une installation polyphonique, Black Seas – Scores for the Sonic Eye, qu’ont imaginée Anca Benera & Arnold Estefán. Le sujet : une « exploration acoustique de la mémoire géo-écologique de la mer Noire ». Ou comment un paysage hydrique se fait symphonie géopolitique…

Anca Benera & Arnold Estefán, How to Mend a Broken Sea ?

Anca Benera & Arnold Estefán, How to Mend a Broken Sea ?, 2024-en cours

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Extrait de film • © Anca Benera & Arnold Estetan

Un certain silence régnera, en revanche, chez leurs voisins polonais. Avec Liquid Tongues, l’artiste sourd Daniel Kotowski et la plasticienne Bogna Burska digressent autour d’un usage poétique de la langue des signes. Au cœur de leur pavillon, un film tourné sous l’eau, dans lequel des plongeurs appartenant au Choir in Motion, qui réunit performeurs entendants et sourds, signent et tentent de chanter.


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61e Biennale de Venise – In Minor Keys

Du 9 mai 2026 au 22 novembre 2026

www.labiennale.org


Source:

www.beauxarts.com