Si en français on a longtemps parlé d’ »invasions barbares », en allemand les historiens ont adopté la notion de « migration des peuples ». Dans cette expression, la violence guerrière est atténuée, le danger de l’altérité est effacé, mais le nombre des individus en marche reste prépondérant. Est-ce que cela la rend pour autant plus fiable ? Pour le savoir, les chercheurs réunis autour de l’anthropologue et généticien Joachim Burger se sont focalisés sur des sites archéologiques où ont été mis au jour des cimetières dits « à tombes en rangées ». Datant du début du Moyen Âge, ce type de nécropoles étaient répandues dès le milieu du 5e siècle en Gaule du Nord, dans le sud et l’ouest de l’Allemagne, et jusqu’en Hongrie.Deux régions frontalières qui faisaient autrefois partie de l’Empire romain ont été retenues : celle comprise entre le Danube et l’Isar en Haute et Basse-Bavière (autrefois dans la province romaine de Rhaetia Secunda), et celle comprise entre le Rhin et le Main, plus au nord-ouest (d’abord en Germania Superior, puis au-delà du nouveau limes).
Localisation et chronologie des sites examinés dans cette étude. Le limes germano-rhétique supérieur (en vert) a marqué la frontière de l’Empire romain jusqu’à la seconde moitié du 3e siècle de notre ère, avant d’être remplacé par le limes Danube-Iller-Rhin (en rouge) jusqu’à la fin du 5e siècle de notre ère. Crédits : Blöcher et al., Nature, 2026
Des ascendances diverses avant même le déclin de l’Empire
L’équipe a analysé au total 258 génomes provenant des Länder actuels de Bavière et de Hesse en les comparant à un ensemble de données de référence comprenant des génomes antiques, du haut Moyen Âge et modernes provenant du nord et du sud de l’Allemagne. Les résultats montrent que dès la fin de l’Empire romain (vers 470 de notre ère), des personnes dont le patrimoine génétique se situait en Europe du Nord étaient inhumées dans les cimetières du sud de l’Allemagne.Plus tard, pendant le Haut Moyen Âge (entre 470 et 620), une ancestralité venue du sud-est de l’Europe, ou même extra-européenne, s’est mélangée à cette ascendance nordique, « ce qui indique un afflux important de personnes d’ascendances diverses et montre également que la conquête franque vers 540 de notre ère n’a entraîné aucun changement détectable dans la structure de la population », analysent les chercheurs dans la revue Nature.

Grâce aux analyses ADN, les ossements de trois frères, mis au jour à Ergoldsbach, en Bavière, datant du début du Moyen Âge, ont non seulement été reliés entre eux, mais aussi à des individus issus de villages voisins (et au-delà). Crédits : Richter / Kreisarchäologie Landshut
Des ancêtres dans toute l’Europe, mais aussi bien plus à l’est
Les régions d’origine des ancêtres des individus inhumés dans les cimetières étudiés seraient donc l’Europe du Nord (actuels Danemark, Allemagne, Pays-Bas et Grande-Bretagne), l’Europe du Sud-est (Autriche, Hongrie, Balkans), l’Italie, mais aussi des contrées plus lointaines. Deux hommes ont ainsi des origines est-asiatiques, l’un d’entre eux tirant également une partie de son patrimoine génétique de la steppe occidentale.
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Des groupes strictement séparés sous l’Empire
Pour comprendre ces origines diverses, les chercheurs se basent sur la structure sociale et ethnique de l’Empire. Dans les cimetières examinés ont d’abord été inhumés aussi bien des Romains – les chercheurs ont ainsi examiné la population civile et militaire d’un fort romain, ce qui a révélé des origines déjà fort mélangées – que des étrangers venus travailler sur place.Ces deux types de populations observaient une séparation stricte, comme l’explique dans un communiqué Leonardo Vallini, généticien des populations à l’université Johannes Gutenberg : « Bien avant la fin de l’Empire romain d’Occident, des populations venues du nord avaient migré vers le sud en petits groupes et y avaient progressivement adopté le mode de vie romain. Beaucoup d’entre eux vivaient apparemment séparés du reste de la population, probablement en tant qu’ouvriers agricoles. Ils se mariaient principalement entre eux et conservaient ainsi la signature génétique de leurs ancêtres. »
Le métissage entre ces deux groupes se produit rapidement
Mais dès la chute de Rome, cet « équilibre » reposant sur la séparation se fissure, poursuit Joachim Burger : « Avec l’effondrement des structures étatiques de l’Empire romain d’Occident, l’insécurité s’est accrue, et avec elle la mobilité de la population. Les personnes qui vivaient auparavant dans des villes, des domaines ou des campements militaires ont, suite à la perte de l’ordre romain qui leur était familier, émigré vers les campagnes environnantes, où elles ont rencontré des groupes d’origine nord-européenne. Les deux groupes ont rapidement formé de nouvelles communautés et ont dès lors enterré leurs morts ensemble dans des nécropoles en rangées. Il existe donc une certaine continuité des populations de l’Antiquité tardive, mais des groupes auparavant séparés fusionnent désormais entre eux. »

Analyse de la variation génétique dans le cimetière d’Altheim (région du Danube-Isar) au fil du temps, avant 470 (a), entre 470 et 540 (b), entre 540 et 620 (c) et après 620 (d). Crédits : Blöcher et al., Nature, 2026
Des migrations par petits groupes plutôt que par populations entières
Cette étude démontre donc en premier lieu par des données génomiques et isotopiques que d’importantes migrations se sont produites bien avant la fin de l’Empire romain. Mais ces migrations sont importantes au sens géographique et non numériques, car les sites dont les individus étaient originaires se trouvaient souvent à plus de 200 kilomètres de distance de leur lieu d’inhumation. Mais pour ce qui est du nombre, la reconstitution d’arbres généalogiques indique « que cette migration a concerné des individus isolés et de petits groupes familiaux plutôt que des populations entières », selon les chercheurs.Au cours des 150 années suivantes, l’ascendance nordique a prédominé malgré les mariages mixtes, « les individus d’ascendance nordique ayant contribué de manière disproportionnée en raison de leur dominance numérique, probablement maintenue par une mobilité continue, tandis que l’ascendance d’origine romaine a laissé une empreinte modeste mais durable dans la région étudiée », révèlent leurs données.

Carte des fragments identiques par descendance (IBD) partagés par paires entre des individus de l’Antiquité et du haut Moyen Âge (1-800 apr. J.-C.). Les lignes rouges relient des individus de la fin de l’Antiquité et du début du Moyen Âge, originaires du sud de l’Allemagne ; les lignes bleu clair indiquent des liens analogues entre des génomes contemporains déjà publiés. Crédits : Blöcher et al., Nature, 2026
Le modèle social romain perdure dans la société via la structure familiale
Cette population métissée, porteuse d’un patrimoine génétique plus nordique qu’italien, n’en a pas moins adopté les coutumes et les idéaux sociaux romains, comme l’indiquent les structures familiales déduites des arbres généalogiques. Fondées sur des familles nucléaires et non des clans très ramifiés, sur la monogamie et la prohibition de l’inceste, « elles témoignent d’une continuité avec les pratiques sociales de la fin de l’Empire romain qui ont par la suite façonné la famille européenne », notent les chercheurs.Est-ce étonnant ? Non, répondent-ils, car cela souligne la force d’assimilation inhérente à l’Empire romain : « Le fait que les deux groupes aient si rapidement commencé à se marier entre eux et à avoir des enfants indique un contexte culturel commun, explique Joachim Burger. Et cet élément fédérateur ne peut être que la culture romaine tardive. » Même s’ils étaient génétiquement distincts, les deux groupes de population étaient déjà culturellement liés du seul fait qu’ils cohabitaient au sein de l’Empire romain, bien avant sa fin politique.
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Afflux régulier et assimilation pacifique contrastent avec la notion d’invasion
Dans les régions étudiées, aucun déferlement de « Barbares » donc, mais un afflux régulier venu du Nord et une assimilation pacifique de populations étrangères, voilà le tableau brossé par cette étude. « Nos résultats confirment, à l’aide de données scientifiques totalement nouvelles, que l’image traditionnelle d’une migration des peuples germaniques, avec de grands groupes migrant en formation compacte, est tout simplement fausse pour la zone que nous avons étudiée. Les données génomiques indiquent plutôt des mouvements de petits groupes », conclut ainsi Steffen Patzold, médiéviste à l’université Eberhard Karls de Tübingen, qui est l’un des initiateurs de cette étude.Mais d’autres analyses seraient à mener dans d’autres régions de l’ancien limes, plus au nord vers les Pays-Bas par exemple, pour savoir si ce même schéma se répète ou non.
Source:
www.sciencesetavenir.fr
