Sarah Lipska : pendant les Années folles, son nom brillait sur une plaque des Champs-Élysées. Une boutique à elle seule sur la plus belle avenue du monde : quel accomplissement pour cette artiste originaire de Pologne, qui déploya mille talents dans le Paris de l’entre-deux-guerres avant de sombrer injustement dans l’oubli ! Son souvenir est aujourd’hui ravivé au musée Sainte-Croix de Poitiers, qui conserve le premier fonds mondial consacré à son œuvre.
Celui-ci s’est enrichi au fil des décennies par une politique d’acquisition audacieuse initiée il y a 40 ans, ainsi que par une importante donation de la fille de l’artiste, engagée dans la patrimonialisation du travail de sa mère. Au-delà de cet attachement lié à l’histoire de ses collections, l’institution s’inscrit de longue date dans une démarche exemplaire de visibilisation de ces créatrices qui, à l’instar de Lipska, furent trop longtemps ignorées par les grands récits de l’histoire de l’art.
Imaginaire foisonnant
Anonyme, Sarah Lipska, vers 1904
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tirage gélatino-argentique retouché • Coll. particulière • © Jean-Marc Moser / Ewa Ziembińska
L’itinéraire de l’artiste commence en 1882 à Mława, où elle voit le jour au sein d’une famille aisée. Formée à l’École des beaux-arts de Varsovie, elle s’installe à Paris en 1912 avec sa fille née de son union avec Xawery Dunikowski, dont elle a suivi l’enseignement. À une époque où la Pologne n’existe pas en tant qu’État – son territoire étant alors partagé entre l’Empire russe, le royaume de Prusse et la monarchie des Habsbourg –, la capitale française, et Montparnasse en particulier, apparaît comme une terre d’accueil pour de nombreux artistes polonais et, plus largement, d’Europe de l’Est, comme l’a récemment rappelé une exposition au musée de Montmartre.
Dans ces années, tout Paris vibre au rythme des Ballets russes. Leur fondateur visionnaire, Serge de Diaghilev, s’entoure pour concevoir décors et costumes des créateurs les plus audacieux, tels Pablo Picasso, Natalia Gontcharova ou Sonia Delaunay. Si la participation de Lipska aux Ballets russes demeure incertaine, sa collaboration avec Léon Bakst, principal scénographe de la troupe, est en revanche attestée. Ensemble, ils envisagent même de fonder une maison de couture dédiée à la création de robes et de manteaux, projet interrompu par la mort de Bakst.
C’est néanmoins sur la scène parisienne que s’affirme en premier lieu le talent de Lipska : elle travaille activement pour le monde du théâtre et conçoit costumes et décors, notamment pour l’opérette Annabella (1922), inscrite dans une opulence orientalisante héritée de Bakst. Son univers, nourri à la fois de folklore polonais et de culture hébraïque, s’enrichit également de motifs inspirés de la broderie copte, rapportés d’un voyage de jeunesse en Palestine et en Syrie.

Sarah Lipska, La Cracovienne, sans date
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aquarelle sur papier • Coll. Institut-Bibliothèque polonaise de Paris • © Jean-Marc Moser
« Mme Lipska fait des habits somptueux comme des cathédrales. »
Décoratrice, costumière, mais aussi remarquable créatrice de mode : l’exposition du musée Sainte-Croix révèle toute l’ampleur de son imaginaire foisonnant. Après une brève association avec Paul Poiret, Sarah Lipska entame, au début des années 1920, un partenariat fécond avec la maison viennoise Myrbor, réputée pour ses collaborations avec des artistes d’avant-garde. Initiée très tôt à la broderie, elle y développe deux techniques caractéristiques de son travail : la broderie argentée, consistant à broder des hachures parallèles avec des fils métalliques, et la technique appliquée, consistant à fixer sur une trame textile, à l’aide d’un point, des pièces de tissu découpées.
Une clientèle très sélecte
Son talent, qui contribue largement au succès de Myrbor, suscite l’enthousiasme : elle imagine des broderies aux couleurs éclatantes et aux motifs complexes d’une extrême délicatesse. Sarah Lipska évolue alors dans les milieux de l’intelligentsia parisienne et cosmopolite. Ses portraits peints et sculptés à cette époque témoignent de ses affinités avec Helena Rubinstein, la mannequin et actrice Natalie Paley, ou encore l’extravagante Luisa Casati.

Sarah Lipska, Manteau lamé doré au col brodé, vers 1926
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soie, métal, laine et matière synthétique • Coll. Musées de Poitiers • © Musées de Poitiers / Ch. Vignaud
« Mme Lipska fait des habits somptueux comme des cathédrales », s’émerveille-t-on dans les colonnes du Figaro. Son audace et son inventivité séduisent le Tout-Paris des Années folles. La renommée de cette grande amoureuse des oiseaux (l’un de ses motifs favoris) lui permet bientôt de voler de ses propres ailes. En 1924, Sarah Lipska ouvre sa première boutique-atelier rue Belloni et compte parmi ses clients fidèles son compatriote Antoine de Paris, inventeur de la coupe à la garçonne. Lorsqu’elle ne lui crée pas des tenues de ski à la modernité saisissante, elle imagine pour lui d’extravagants costumes de bal, dont un époustouflant déguisement de bouddha bleu, immortalisé par Kees van Dongen dans un portrait du coiffeur.
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la « principale femme artiste décoratrice de Paris »

Sarah Lipska, Trois danseurs oiseaux, vers 1950
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gouache, encre, crayon et collage sur papier, • Coll. Musées de Poitiers • © Musées de Poitiers / Ch. Vignaud
Elle conçoit également pour Antoine l’aménagement de son appartement de la rue Saint-Didier. Car à ses multiples talents s’ajoute celui de décoratrice. Surnommé la « maison de verre », cet intérieur ne doit pas être confondu avec la célèbre construction de Pierre Chareau dont la postérité éclipsa la réalisation de Lipska, pourtant antérieure d’un an. Considérée comme la « principale femme artiste décoratrice de Paris » par la photographe Thérèse Bonney, Sarah Lipska met son talent au service d’une clientèle aisée.
Le bureau de l’imprimeur Draeger à Montrouge, conçu avec René Martin, illustre son ambition, avec l’omniprésence de verre et de métal poli. Pièce majeure des collections du musée Sainte-Croix, le coffre en aluminium et bois réalisé vers 1925 pour sa boutique des Champs-Élysées témoigne autant de son attrait pour les lignes épurées de l’Art déco que de son ingéniosité. Bientôt, la Seconde Guerre mondiale achève hélas cette période faste : Lipska met la clé sous la porte et se réfugie probablement en Dordogne. Dès lors, rien ne sera plus comme avant… Et le nom de Lipska, peu à peu, s’efface.

Thérèse Bonney, Intérieur de la boutique de Sarah Lipska sur les Champs-Élysées, 1927
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tirage gélatino-argentique • Coll. particulière • © Ville de Poitiers / The Regents of the University of California, The Bancroft Library, University of California, Berkeley
En 1959, elle dressait elle-même le bilan de son brillant parcours, non sans fierté : « J’ai obtenu les médailles d’or à l’Exposition des arts décoratifs de 1925 ; j’ai réalisé pour l’Exposition internationale de 1937 (Palais de l’Air) un monument en verre, symbolique, rapprochant l’avion, œuvre de l’homme, de l’oiseau, œuvre de la nature ; j’ai été l’initiatrice du verre dans la décoration ; j’ai réalisé plusieurs décorations d’intérieurs pour différentes personnalités françaises et étrangères ; j’ai sculpté et peint des portraits de personnages connus du monde du Barreau, des Lettres, des Arts et des Sciences ; une de mes œuvres a été acquise par le musée du Jeu de Paume ». Autant de glorieux faits d’art qu’il devenait urgent de réhabiliter.
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Sarah Lipska. L’art dans tous ses éclats
Du 3 avril 2026 au 27 septembre 2026
www.musee-saintecroix.fr
Musée Sainte-Croix • 3 Bis Rue Jean-Jaurès • 86000 Poitierswww.poitiers.fr
Source:
www.beauxarts.com
