Imaginez une villa Belle Époque perchée sur les hauteurs du Pradet, à deux pas de Toulon, cernée par les pins parasols et les chênes-lièges, ouverte sur une Méditerranée d’un bleu insolent, des criques désertes en contrebas, des sentiers qui serpentent jusqu’aux eaux claires du parc national de Port-Cros… À la première vue, la beauté de La Rocabella souffle toujours ses invités.
Parfois, il paraît même qu’on aperçoit des sous-marins frayant vers Toulon. C’est là, dans cet écrin qui n’a rien à envier à la Villa Médicis de Rome, que des artistes travaillent, expérimentent, se cherchent et se (re)trouvent, très tôt ou parfois très tard dans la nuit, inspirés par le ressac de mare nostrum.
Un beau rivage où s’arrime la création contemporaine
Édifiée en 1898 par Hans-Georg Tersling, architecte attitré de l’impératrice Eugénie, La Rocabella, une « folie » architecturale, a traversé le XXe siècle en ayant plusieurs vies, passant de lieu de villégiature artistique et littéraire jusqu’à la Seconde Guerre mondiale à un site de colonie de vacances de la SNCF jusqu’en 1998.
Domaine Rocabella construit en 1898
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« Nous sommes tous, d’une certaine manière, dans une quête de sens. Ce que l’on voit ici, ce sont plein de manières différentes d’accomplir cette quête. »
Jean-Baptiste Rudelle
En 2019, Jean-Baptiste Rudelle, cofondateur et ancien président de Criteo, figure de la French Tech passée par la Silicon Valley, la rachète. Philanthrope engagé dans la protection des écosystèmes marins, il y voit aussitôt autre chose qu’un investissement : « J’ai été frappé par la beauté du site, face à la mer, et par la côte varoise, encore relativement préservée », affirme-t-il.
La philosophie de celui qui finance entièrement cette résidence artistique imprègne tout le projet : « Nous sommes tous, d’une certaine manière, dans une quête de sens. Ce que l’on voit ici, ce sont plein de manières différentes d’accomplir cette quête. » Ce mantra à l’esprit, la résidence articule un programme singulier dans le paysage culturel français, lequel repose sur un croisement de plusieurs disciplines : la sculpture en céramique, la bande dessinée, le film documentaire et la musique.
Les enseignements de la mer
« La Rocabella est une bulle constante artistique. »
Sixtine Dano
Ici, on se nourrit. Les céramistes côtoient les bédéistes dans la même enfilade d’ateliers baignés de lumière, les musiciens composent la bande-son des films que les documentaristes tournent sur les rochers, un dessinateur de BD croque des oiseaux pour les bas-reliefs d’une sculptrice, une cinéaste demande à un sculpteur d’animer une séquence. « La Rocabella est une bulle constante artistique », commente Sixtine Dano, jeune illustratrice remarquée l’an dernier pour Sibylline, chroniques d’une escort girl (éd. Glénat).

Résidents bande dessinée avec de gauche à droite : Mathilde Laillet, Léo Alcaraz et Jade Khoo
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De novembre 2025 à avril 2026, La Rocabella aura accueilli une soixantaine d’artistes en trois sessions de deux mois chacune. À chaque saison, son thème fédérateur : le dernier, « Les Gardiennes de la mer » fait référence aux Néréides et Océanides de la mythologie grecque, mais aussi aux femmes d’aujourd’hui qui protègent, défendent et donnent voix à la Méditerranée. Ce fil conducteur traverse toutes les disciplines sans jamais les contraindre, il circule entre les ateliers, les repas partagés, les soirées dans l’atelier qui s’attardent jusqu’au petit jour.
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Avoir du temps à soi

Thomas Levy est le coordinateur de la résidence céramique
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À la résidence de sculpture céramique, l’artiste et sculpteur Thomas Lévy est aux manettes. Au quotidien, comme un père bienveillant, il accompagne les résidents avec une pédagogie fondée sur la liberté et l’écoute. Le luxe étant ici d’avoir du temps à soi… « La Rocabella a un effet très évident sur les résidents, observe-t-il. Le confort matériel les libère de toutes contingences domestiques. Beaucoup me disent qu’ils n’ont jamais pu se consacrer aussi pleinement à leur recherche. »
S’achevant en cette fin avril, la troisième session de l’année a réuni des personnalités aux univers distincts. Angélique de Chabot, elle, travaille à grande échelle sur des panneaux de trois mètres sur un, en référence à l’esthétique des murs assyriens. Elle découpe la terre en grandes dalles comme des briques à l’entrée des temples et y confère une charge symbolique puissante. Pour ses colonnes totems inspirées du répertoire classique et antique, son voisin d’atelier, Robin Kerr, a fait lors de cette résidence une découverte intéressante : une terre rouge très plastique, dénichée sous un arbre déraciné par une tempête dans les jardins du domaine, qu’il a intégrée à son œuvre comme un cadeau du lieu.
Le matériel est aussi le moteur créatif d’Olivia Stora dont la pratique joue sur la frontière entre la céramique et le verre, grâce à des bouteilles ou du cristal ancien qu’elle récupère pour créer des « bugs », précise-t-elle, des anomalies de matière au sein de masses de terre chamottée (très granuleuse).

Les œuvres de la résidente en sculpture céramique Camille Romagnani
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Pour Camille Romagnani, cette résidence aura aussi été le terreau d’une réflexion sur l’écologie méditerranéenne. Elle achève une colonne de deux mètres qui intègre des déchets collectés tels que du verre poli, du plastique – les « larmes de la mer », dit-elle. Bientôt elle insérera la pièce centrale de sa structure, la souche d’un arbre tombé durant son séjour au Pradet, symbole d’un ancrage au territoire qui excède la banale métaphore.
Des bédéistes libres sur toute la ligne
« Contempler la mer, c’est contempler le ciel. Il y a ce maillage entre les lignes et cet effet de miroir. »
Magali Cazo
On franchit un seuil et c’est une autre forme de temps long qui est à l’œuvre. Éditeur de métier et fondateur d’Art uP, François Rissel a construit la résidence de bande dessinée comme un incubateur pour jeunes auteurs émergents : « Chaque session est placée sous le signe d’une figure de la mer, détaille-t-il, Anita Conti pour la première, Ella Maillart et Anne Quéméré pour les suivantes. Les résidents reçoivent un texte de référence, rencontrent des archivistes, des proches de ces femmes, et doivent en tirer cinq pages de BD, totalement libres dans leur traitement. »
Charles Nogier a plongé avec bonheur dans l’enfance aux îles Glénan d’Anne Quéméré, navigatrice au long cours, en utilisant une technique de peinture à l’huile sur calque lui permettant de modeler les ombres derrière un trait précis. Ses images offrent une profondeur presque cinématographique. Pour Magali Cazo, venue de l’Ardèche, « de la terre, de l’intérieur », la mer, « c’était terra incognita ». À La Rocabella, où elle travaille à l’encre sur papier Arches, elle a senti un glissement perceptif : « Contempler la mer, c’est contempler le ciel. Il y a ce maillage entre les lignes et cet effet de miroir. »

Résidence de bande-dessinée avec les dessins de Mathilde Laillet
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Son collègue d’atelier, Constantin Zamfiresco, issu de l’industrie de l’animation (Netflix, Disney) où la cadence de production laisse peu de place à la contemplation, a cueilli la chance offerte par La Rocabella pour « descendre aux criques le matin, observer les cormorans, chercher une danse dans la ligne ». Un soir, il a dessiné des oiseaux pour les bas-reliefs en céramique d’Angélique de Chabot.
Des musiciens en exil
Liban, Syrie, Ukraine, Russie… À la résidence de musique, portée par Pax Musica et fondée par Hélène Daccord, des professionnels venus de pays en conflit ont trouvé un refuge humain et créatif en ayant accès à des espaces de travail de grande qualité : « Ici, ils sont reconnus comme des artistes », se réjouit leur coordinatrice. Pour la dernière résidence de 2026, leur challenge en avril a été d’interpréter la bande originale d’un film documentaire réalisé à La Rocabella.
Faire un film à plusieurs

Les résidents film documentaire de la session 1 : Marie Balaresque, Léa Carme, David Sebir et Edgard Hemery encadrés par Clara Yvard
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Encore un maillage tourné vers le collectif : la résidence de film documentaire est coordonnée par Marie Bouadjenak et Clara Yvard, cofondatrices de l’association Mains à l’œuvre : « En sept à huit semaines, quatre coauteurs-réalisateurs conçoivent, tournent et montent ensemble un court-métrage de treize minutes », expliquent-elles. Leur modèle, qui n’existe nulle part ailleurs dans le cinéma documentaire français, est fondé sur la rupture de l’isolement – un mal commun chez les jeunes cinéastes – et sur l’exploration collective. « Pas de hiérarchie, pas de chef de file, un film à parts égales », insistent-elles.
Le thème ? Suivre trois figures locales, une navigatrice, une championne d’apnée, des enseignantes de voile, engagées dans des projets environnementaux : « Des femmes qui gardent la mer au quotidien, loin des projecteurs. » La parabole parfaite à toute cette immersion.
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La restitution de l’ensemble des résidences aura lieu du 1er au 3 mai 2026 à La Rocabella.
Plus d’informations sur le site de La Rocabella
Source:
www.beauxarts.com
