En Occident, l’art aborigène est encore trop peu montré hors de certains lieux spécialisés. Pousser les portes de cette exposition revient donc pour les (nombreux) néophytes à pénétrer dans un univers presque extraterrestre. Mais le terme serait mal choisi tant la peinture aborigène est au contraire profondément connectée à notre planète et à la terre, qu’elle nous invite à mieux regarder, écouter et sentir.
La centaine d’œuvres présentées ici – essentiellement des peintures, mais aussi des totems et troncs peints – est issue de la collection d’Alison et Peter Klein, conservée au Kunstwerk Sammlung Klein à Eberdingen (Allemagne). « Un tel rassemblement d’œuvres aborigènes est exceptionnel dans un musée de province, rural, alors que cet art est essentiellement représenté au musée du quai Branly à Paris et au musée des Confluences de Lyon », souligne Aurosi Moreno, directrice du musée de Lodève et commissaire de l’exposition au côté de la commissaire scientifique Janna Eisenbeis, directrice de la collection Klein.
D’étonnants paysages
Ocre, brun, rose, rouge, jaune… Les coloris sont riches, les contrastes puissants. Les formes, les lignes et les petits points dansent pour tisser des motifs hypnotiques proches d’œuvres textiles. Certaines peintures sont très géométriques, avec des lignes parallèles, des hachures et des carrés, d’autres évoquent des œuvres d’art optique – comme celles de Ronnie Tjampitjinpa (1943–2023) –, voire même d’art psychédélique des années 1970, avec des mouvements ondulatoires aux tons vert acide, orange ou violets – tel l’étonnant tableau de Gloria Petyarre (1942–2021). Une peinture rouge traversée par une sorte de fente noire rappelle même une version horizontale d’une toile fendue du spatialiste italo-argentin Lucio Fontana.
Ronnie Tjampitjinpa, Sans titre, 2012
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Acrylique sur toile • 183 × 153 cm • © blitz + Pixel, Nussdorf / © ADAGP, Paris 2026
« Ces œuvres témoignent d’un lien fort au territoire, à la terre. Les Aborigènes d’Australie sont bienveillants avec leur terre, qu’ils préservent et dont ils ont une connaissance très fine. »
Aurosi Moreno
« Nous faisons ces rapprochements car nous tentons de les relier à ce que nous connaissons. Mais dans ces œuvres, rien n’est purement abstrait ou décoratif. Tout a un sens précis, spirituel, symbolique, lié à la terre, aux paysages, et à des récits », explique Aurosi Moreno. Les œuvres figurent souvent des paysages en vue aérienne, satellitaire : les cercles y représentent des points d’eau ou des sites sacrés ; l’ocre, la terre ; les lignes sinueuses, des rivières, des chemins ou de la végétation. Des traits parallèles rouges évoquent tantôt des dunes de sable, tantôt la pratique du brûlis symbolisant la renaissance.
Les points apposés méthodiquement sont là pour « dissimuler des éléments à décrypter », que l’œil déniche comme des baies dans les broussailles. Certains points, jaunes sur fond noir, figurent des fleurs de coton et des larves xylophages. Ce dot painting (peinture par petits points irréguliers, inégaux, qui apportent une vibration sacrée aux œuvres) a fait le succès des premières peintures aborigènes commercialisées, devenues très populaires dans les années 1990.
Une pratique très codifiée
Chaque clan aborigène a ses couleurs, ses motifs, son style. « La peinture aborigène, très codifiée, demande une certaine initiation », prévient la directrice. Un arc de cercle correspond par exemple à un être humain (homme ou femme selon la forme du trait qui l’accompagne, signifiant une lance, un boomerang ou un panier de cueillette). Les peintures sont également souvent traversées d’empreintes stylisées d’animaux, comme des pattes d’émeus ou d’opossums.

Gordon Inkatji, Wedgetail Eagle Man, 2008
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Acrylique sur toile • 76 × 76 cm • © blitz + Pixel, Nussdorf / © ADAGP, Paris 2026
« Ces œuvres témoignent d’un lien fort au territoire, à la terre. Les Aborigènes d’Australie sont bienveillants avec leur terre, qu’ils préservent et dont ils ont une connaissance très fine. Ils savent par exemple déterminer l’âge d’un arbre à l’œil nu, et se repérer dans l’espace grâce au son », détaille Aurosi Moreno. Ces peintres très ancrés dans la terre peignent donc à même le sol. D’où la présentation, dans la première salle, d’une œuvre à plat, à l’horizontale.
Les peintures aborigènes font référence à des récits précis et récurrents, des « rêves » collectifs, des mythes encore bien vivants. Comme celui du grand serpent arc-en-ciel, celui de la fourmi à miel, ou encore celui « des Sept Sœurs » : pourchassées par un homme, sept sœurs se transforment en étoiles pour lui échapper. Cette constellation est notamment représentée par une peinture très poétique évoquant la Voie lactée de l’artiste Alma Nungarrayi Granites (1955–2017) – l’une des nombreuses femmes peintres aborigènes qui se sont épanouies depuis les années 1950, après avoir été plutôt reléguées à l’art du tressage.
« Nous sommes tous des visiteurs de ce temps, de ce lieu »
En 1788, à l’arrivée des colons britanniques en Australie, il y avait environ 700 000 autochtones. En 1911, ils n’étaient plus que 31 000, en raison des maladies introduites par la colonisation, des massacres, des destructions et dépossessions de leurs ressources, des déplacements forcés. Jusqu’à la première moitié du XXe siècle, des enfants leur seront également arrachés pour être élevés par des Blancs.

Nonggirrnga Marawili, Water And Rocks I, 2016
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Pigments naturels sur carton recyclé • 122 × 122 cm • © ArtKelch, Fribourg
Leur peinture est pour les Aborigènes un grand moyen de subsistance, mais aussi de faire connaître leur culture et de faire comprendre l’importance pour eux de retourner à leur terre d’origine.
Ce n’est qu’à partir de 1960 que les Aborigènes ne sont plus considérés comme des animaux. En 1967, leur citoyenneté est reconnue. Ils sont en autogestion, mais frappés par la misère, la drogue et l’alcoolisme. En 2008, le gouvernement australien a présenté au peuple aborigène (qui représente environ 700 000 personnes aujourd’hui, soit 3 % de la population du pays) des excuses officielles. À partir des années 1970, et surtout 1990, leur peinture devient pour eux un grand moyen de subsistance, mais aussi de faire connaître leur culture et de faire comprendre l’importance pour eux de retourner à leur terre d’origine.
L’art aborigène est lié à des cérémonies avec chants et danses réalisées sur les peintures posées au sol. Des esprits, représentés par des totems, y sont convoqués, comme Mimih (qui enseigne la chasse et la cueillette de plantes médicinales) ou Mokuy (qui accueille les défunts pour les guider vers l’au-delà). Les peintures et objets commercialisés, dont ceux présentés ici, sont réalisés spécifiquement pour être vendus et diffusés : ils n’ont pas servi à des rituels. Ainsi, les urnes funéraires en troncs d’eucalyptus ornés de poissons exposés dans le parcours sont des reconstitutions purement artistiques.

Troncs creux peints par Samuel Namunjdja (2004) John Marwurndjul (2004) Ivan Namirrikki (2025)
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Pigments naturels sur bois • H 122 à 143 cm • © Blitz + Pixel, Nussdorf
Derrière ce qui était auparavant méprisé comme « primitif » apparaît une profonde sagesse, une philosophie qui a beaucoup à nous apprendre. « Nous sommes tous des visiteurs de ce temps, de ce lieu. Nous ne faisons que les traverser », dit un proverbe aborigène. La vision de ce peuple fait écho aux préoccupations actuelles liées à la préservation de la nature, à une reconnexion avec le vivant. Malgré ce que les colons leur ont fait endurer, les aborigènes considèrent toujours que « nous sommes tous égaux sous les étoiles ». Une belle leçon d’ouverture et d’humanité.
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Art aborigène. Le temps du rêve
Du 18 avril 2026 au 30 août 2026
www.museedelodeve.fr
Musée de Lodève • Square Georges Auric • 34700 Lodèvewww.museedelodeve.fr
Source:
www.beauxarts.com
