Yto Barrada et Myriam Ben Salah : l’artiste et la commissaire du pavillon français.

Objet d’étude et de fascination depuis la Renaissance, Saturne n’en finit pas de révéler ses parts d’ombre. Planète mystérieuse avec son anneau constitué de poussières et d’astéroïdes, la « géante gazeuse », comme la nomment les scientifiques, symboliserait le laboratoire idéal pour étudier la dynamique des « fluides extrêmes »… Une définition qui sied bien à l’œuvre d’Yto Barrada, dont elle pourrait être une sorte de parabole.

Saturne cosmique, Saturne la mélancolique qui frappe les artistes dès leur naissance ou Saturne dieu du temps qui dévore ses enfants, sans oublier les Saturnales, fêtes romaines qui font tomber les barrières sociales : la plasticienne, qui représente la France à la Biennale de Venise, en a tiré tous les fils pour tisser une installation multidisciplinaire autour du textile et de la teinture, domaine de création qui lui est cher.


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Une artiste au cœur des relations internationales

« Le textile se retrouve au centre de tout. »

Yto Barrada

« Le textile est à la fois une matérialité et une couleur, et cette dichotomie permet de creuser et travailler autour, explique-t-elle. Sa fragilité de conservation, son importance dans la vie quotidienne, ses liens avec l’histoire de l’ère industrielle, l’apparition des premières machines à tisser et des luttes sociales, l’impérialisme européen et les conquêtes coloniales… Le textile se retrouve au centre de tout. » Et lui permet de faire le lien avec les thématiques qui innervent son œuvre, la transmission des savoir-faire, la migration des plantes et des êtres humains, l’histoire postcoloniale.

Relier entre eux des fragments du monde pour dire en creux ce qui nous échappe et nous manque, Yto Barrada s’y applique depuis ses débuts, traçant une carrière résolument internationale entre New York, Tanger et Paris, avec des œuvres conservées et exposées au Met et au MoMA à New York, au Centre Pompidou, à la Tate Modern de Londres, au Haus der Kunst de Munich, au Kunsthaus de Zürich…

Née à Paris en 1971, l’artiste y fit ses études après une enfance à Tanger, où elle revint créer en 2007 la Cinémathèque de la ville, avant d’ouvrir The Mothership (le Vaisseau-mère), centre de recherche et de résidence consacré au textile et à la science des teintures naturelles où elle a fait pousser un jardin dédié aux plantes tinctoriales. « Comme Saturne, sa proposition pour le pavillon français, contient les graines semées avec les précédents projets et les prolonge », résume sa complice et commissaire Myriam Ben Salah.


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« Un outil de survie poétique »

Déployée dans un pavillon entièrement rénové par l’Institut français, conçue grâce à la participation de nombreux métiers d’art, cette vaste installation sera faite de rideaux de laine, tissus, tapisserie d’Aubusson et peaux de chèvre où surgiront des sculptures en forme de nids de guêpe, des masques et des muselières, un nuancier et de la vidéo. D’entrée de jeu, le visiteur sera plongé dans un décor drapé que la lumière naturelle viendra décolorer, « dévorer », au fil du temps…

La lumière pourrait bien être la notion clé de la nouvelle proposition de cette artiste amoureuse des jeux de mots, double sens et associations d’idées. « La lumière qui abîme le tissu est aussi noor [la lumière de Dieu] dans la spiritualité soufie. Elle nous renvoie aussi au siècle des Lumières dont il s’agit de questionner l’universalisme, ses oublis et grandes classifications qui n’ont pas pris en considération l’oralité des transmissions. Nous partons du nuancier de couleurs pour aborder un champ beaucoup plus large de questions sociales, esthétiques, de violences politiques, de liberté d’expression. » Un pavillon défini par l’artiste et sa commissaire comme « un outil de survie poétique » dans un contexte de déflagration mondiale.


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Du 9 mai 2026 au 22 novembre 2026

www.labiennale.org


Source:

www.beauxarts.com