Certaines vies tiennent dans un salon, dans un emploi du temps, dans l’ordre rassurant des habitudes. La sienne tenait dans un sac à dos de 15 kilos. Ella Maillart naît en 1903 à Genève, fille d’un fourreur et d’une grande sportive danoise. Elle grandit face au lac Léman, dans une maison où l’air circule. Adolescente, elle apprend d’abord le vent et la navigation. À 21 ans, elle barre déjà un monotype aux Jeux olympiques de 1924 – seule femme engagée, la plus jeune de la compétition. Plus tard, elle choisit la pente. Skieuse d’exception, elle porte quatre ans durant les couleurs suisses aux championnats du monde de ski alpin. Le mouvement est devenu sa manière d’être au monde.
Au tout début des années 1930, l’Europe se fracture et s’assombrit. Ella Maillart ne sait pas encore que le monde va basculer, mais elle s’interroge. « Pourquoi l’homme intelligent se conduit-il en brute ? Pourquoi vivons-nous ? Quel est notre but ? Quel est le sens de la vie ? Pourquoi tant de mensonges et d’hypocrisie ? J’avais besoin d’aller chercher des réponses, apprendre les pays, les peuples que n’avait pas touchés notre civilisation occidentale. »¹ Ella Maillart cherche un ailleurs et met cap à l’est. Elle séjourne à Moscou d’abord, puis traverse le Caucase.
Des voyages en train, à ski, à dos de chameau
Au retour de cette première équipée, elle publie un livre : Parmi la jeunesse russe. En 1932, la jeune femme pousse plus loin. L’URSS encore, mais celle des immensités asiatiques. À cheval chez les Kirghizes, en ski dans le massif du Tian Shan, à dos de chameau dans le désert des Sables rouges, limité par la mer d’Aral. Elle rejoint Samarcande, Tachkent, Boukhara, Kara- Kol. De cette traversée naît Des monts Célestes aux Sables rouges. Le livre n’est pas un simple récit d’aventures : il est enquête géographique, chronique politique, méditation sur l’endurance.
Ella Maillart, Prêtres Taoïstes, 1934
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« Une maison, un appartement, des meubles, des habitudes, je déteste tout cela… Je tiens à ma liberté par-dessus tout. »
Si ses ouvrages sont publiés sous le nom d’Ella Maillart, les lettres écrites à ses parents sont signées Kini. Kara-Kol, Kirghizistan, 14 août 1932 : « Mes chers, nous sommes ici dans le dernier endroit où existe une poste, et j’en profite pour écrire encore un mot, doutant qu’ils vous parviennent avant un mois ou deux ». Takhta Koupir, Ouzbékistan, 28 novembre 1932 : « Ce mot mettra sans doute bien longtemps à vous parvenir ; je suis à 12 jours du train le plus proche ». Mandchourie, Chine, 13–14 novembre 1934 : « Je me trouve dans une ligne de train qui n’est pas encore sur les cartes ou les horaires parce qu’elle n’est pas encore terminée et inaugurée ». Ses missives mettent des semaines, parfois des mois, à arriver. Elles sont rédigées à la lueur d’une bougie, depuis une tente mongole ou une chambre de caravansérail.

Ella Maillart, Sans titre, 1939
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© Succession Ella Maillart et Photo Elysée Lausanne.
En 1934, dépêchée par Le Petit Parisien, elle part enquêter sur le Mandchoukouo, État fantoche mis en place par le Japon dans le nord-est de la Chine. Sur la route, elle croise Peter Fleming, aventurier et écrivain britannique. La rencontre tient du hasard, mais ils décident d’unir leurs forces pour parcourir les 6 000 kilomètres qui les mènent de Pékin au Cachemire.
Avec Fleming, elle avance à travers les lignes de train encore inachevées, les postes inexistantes, les cartes incomplètes, les frontières instables. Ce qu’ils entreprennent, c’est une marche dans les blancs du monde, dont ils font le récit dans deux ouvrages parallèles : Oasis interdites pour elle, News from Tartary pour lui (où elle apparaît sous le nom de Kini). En 1939, nouvelle équipée. Avec son amie Annemarie Schwarzenbach, elle entreprend un voyage fou en voiture (une Ford), de Genève jusqu’à Kaboul. Elle parcourt les routes de l’Europe de l’Est, de la Turquie, de l’Iran et en rend compte dans le plus connu de tous ses récits, La Voie cruelle.
Mémoire d’un monde effacé
En dix ans, Ella Maillart n’aura cessé d’arpenter des lieux qui ne sont pas encore cartographiés, de garder mémoire de territoires qui n’existent plus. Ce qu’elle a vu, elle l’a sauvé sans le savoir, à travers ses écrits et ses images. La mer d’Aral avant son assèchement. Les Bouddhas de Bâmiyân avant leur destruction. Les plus beaux glaciers avant leur retrait silencieux. Son œuvre est la mémoire d’un monde effacé.
Et pourtant, elle ne poursuit aucune gloire. L’écrivain Paul Morand le résume d’une formule juste : « Ella Maillart n’est pas une femme de lettres : elle ne voyage pas pour écrire, elle écrit pour pouvoir voyager. » Ses livres, ses articles, ses conférences illustrées constituent son unique ressource. Chaque voyage engendre un livre. Chaque livre ouvre la route du suivant.

Ella Maillart, Sources du Syr-Daria et sommet du Sari-tor, 1932
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© Succession Ella Maillart et Photo Elysée Lausanne.
Dans son sac alpin, elle réunit le strict nécessaire : un primus [réchaud] à essence, une poêle cabossée, une casserole, un quart en aluminium, un sac de couchage, quelques kilos de riz… « Une maison, un appartement, des meubles, des habitudes, je déteste tout cela… Je tiens à ma liberté par-dessus tout. » Elle voyage en train, à ski, en bus, à dos de chameau, en voiture. Gravit sans broncher les 6 660 marches du mont Taishan, en Chine.
Elle se sert de l’appareil photo comme d’un passeport silencieux. L’image lui permet d’approcher, d’échanger, d’ouvrir un dialogue.
Traverse l’Himalaya. Elle avance toujours plus loin en Asie, d’ouest en est, puis d’est en ouest, comme si la terre était une phrase qu’il fallait parcourir dans les deux sens. Dans les années 1930, voyager seule, pour une femme, relève d’un courage peu commun. Elle sort de sa zone assignée, dort en troisième classe, répare ses chaussettes, panse ses plaies. Dans L’Échappée belle – Éloge de quelques pérégrins (éd. Metropolis), Nicolas Bouvier, lui aussi grand voyageur, écrit qu’« elle voyage comme une clocharde intelligente, futée, endurcie ».

Ella Maillart, Envoyée en reportage en Mandchourie, Ella Maillart traverse toute l’Asie centrale., 1935
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© Succession Ella Maillart et Photo Elysée Lausanne.
Ella Maillart parle plusieurs langues – le français, l’allemand, l’anglais, le danois, le russe et d’autres encore – et chaque langue est une clé. Elle entre dans les maisons, partage le thé, écoute. Elle se sert de l’appareil photo comme d’un passeport silencieux. L’image lui permet d’approcher, d’échanger, d’ouvrir un dialogue. Les paysages sont presque toujours habités.
Les portraits abondent. Des visages tannés par le vent, des regards calmes, des silhouettes dans la poussière ou la neige. Dès 1934, le fondateur de la société d’optique Leica Camera, Ernst Leitz, rencontré à Berlin, lui a confié un petit appareil Leica – et même un second si un accident arrivait au premier. Elle développe souvent ses négatifs dans les rivières, attentive à ne pas garder de films non développés aux frontières. Au retour de ses équipées, elle colle ses tirages d’un format réduit (9 × 15 cm) sur des petits cartons.
« Girouette sur toit du monde »
Son époque reconnaît son savoir et son art du récit. Elle rencontre Winston Churchill à Moscou, croise le père Teilhard de Chardin à Pékin, loge chez la comtesse Tolstoï, échange avec des diplomates, des journalistes, des savants. Mais elle ne s’installe dans aucun cercle : elle passe, indépendante.
Paul Morand la décrit non sans humour comme une « femme du monde » dont il reçoit parfois « une carte postale qui a dû voler de cime en cime, ou une enveloppe avec la photographie jaunie d’une grande fille sur un zèbre ou un yak, en train de goûter une sauce avec un prêtre lamaïste ou faisant de la motoculture avec un fermier soviétique ».

Ella Maillart, Samarcande, Ouzbékistan, 1932
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© Succession Ella Maillart et Photo Elysée Lausanne.
À la fin de sa vie, Ella Maillart s’installe dans un petit chalet des Alpes suisses. Autour de son lit, ses boîtes d’archives forment un rempart fragile. En 1989, elle confie plus de 20 000 négatifs et des milliers de tirages au musée de l’Elysée, aujourd’hui Photo Elysée. On comprend alors que son œuvre n’est pas seulement un ensemble de photographies : c’est une mécanique de liberté.
À Paul Morand laissons le dernier mot : « Amie des pentes neigeuses et des platitudes de pierrailles, dormeuse de troisième classe, éleveuse de poux, buveuse d’eau saumâtre et de poésie claire, girouette sur le toit du monde, femme libre, j’admire Ella Maillart installée en dehors des sentiments et de la vie quotidienne, en dehors de ‘l’ordre des choses’ ». Ella Maillart n’a pas seulement traversé le monde. Elle a traversé son siècle, à contre-courant.
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Ella Maillart. Récits photographiques
Du 6 mars 2026 au 1 novembre 2026
elysee.ch
Photo Élysée • 17 Place de la Gare • 1003 Lausanneelysee.ch
Source:
www.beauxarts.com
