Séquence nostalgie. Cofondateurs et codirecteurs jusqu’en 2006 du Palais de Tokyo, notre chroniqueur Nicolas Bourriaud (à gauche) et Jérôme Sans posent lors de l’ouverture de l’institution en 2002 devant la Poubelle de Wang Du et une fresque de Navin Rawanchaikul.

Avec son avis peu nuancé sur les arts de la scène, l’acteur franco-américain Timothée Chalamet a récemment franchi le mur du son. En réponse à une question sur ses futurs projets, il a déclaré : « Je ne veux pas travailler dans le ballet ou l’opéra, ou dans des trucs où c’est genre : ‘Hé, continuez à faire tourner ça, même si plus personne n’en a rien à faire.’ » Traduit en bon français, disons que Chalamet pense que l’opéra ou la danse (mais on frémit à l’idée qu’il s’exprime sur l’art contemporain) sont autant d’activités somptuaires, dont la rentabilité économique s’avère incertaine.

Notons qu’alors qu’il tenait ces propos, il était en lice pour l’Oscar du meilleur acteur avec Marty Supreme, un film dans lequel il interprète non pas Winston Churchill ou Bill Gates, mais un joueur de ping-pong. Fort logiquement, ses propos ont fait le buzz. Certains ont répondu : « C’est vrai, et alors ? La culture échappe au domaine de la rentabilité. » D’autres ont affiché le nombre de spectateurs qui suivent leurs programmes.

Et dans le magazine britannique Art Review, Will Ferreira Dyke a conclu en écrivant que le ballet et l’opéra, « pas parce qu’ils sont lucratifs ou à la mode, mais parce qu’ils continuent de produire des émotions et de la pensée chez suffisamment de gens », survivront pendant des siècles aux attaques des « chalametistes » de tout poil et autres philistins, à Hollywood ou ailleurs.

Les missiles, ça c’est utile

« La liste des ‘trucs où c’est genre’ pas commercial serait longue à établir, mais j’ai bien peur qu’y figure, à peu près, ce qui m’intéresse le plus dans la vie. »

Mais cette controverse a eu le mérite de nous faire réfléchir à la fragilité de la culture en ces temps incertains. Sans vouloir paraphraser Alain Souchon, la liste des « trucs où c’est genre » pas commercial serait longue à établir, mais j’ai bien peur qu’y figure, à peu près, ce qui m’intéresse le plus dans la vie. Est-ce un hasard si ces déclarations précèdent de peu celles de Donald Trump, qui demande au Congrès américain 500 milliards de plus pour son budget militaire de 2027, les 1 000 milliards actuels étant trop vite dépensés ?

Ce complément proviendrait de coupes budgétaires sur l’éducation, la santé et l’environnement – secteurs qui sont, comme chacun sait, des « trucs où c’est genre » pas rentable, et woke en plus. Les missiles, ça c’est utile. Savoir si ça rapporte serait intéressant à déterminer, mais c’est une autre question, que nous laisserons à Timothée.

De l’importance de la médiation

Alors que j’écris ces lignes, j’apprends la mort de Lionel Jospin, qui était Premier ministre lorsque le Palais de Tokyo fut conçu et inauguré, en 2002. Ce fut d’ailleurs l’unique institution artistique ouverte à Paris lors de son quinquennat à Matignon, et il fallait du courage à l’époque pour soutenir ce que les milieux culturels qualifiaient de « squat artistique ». C’est là l’occasion de rappeler l’importance d’une autre décision politique prise par son gouvernement, la création des « emplois-jeunes ».

Concrètement, elle permit de donner une coloration originale à l’institution, par la création d’une équipe de 16 médiateurs (sur 32 employés en tout), composée de jeunes diplômés venant d’horizons très différents, qui remplaçaient dans les salles d’exposition les traditionnels gardiens – un dispositif totalement inédit à l’époque. Capables de répondre aux questions du public, ils et elles le sollicitaient même parfois, engageant la conversation avec les visiteurs.

Les emplois-jeunes furent supprimés par le nouveau ministre du Travail, François Fillon, en raison de leur coût (3,5 milliards d’euros). Malgré la hausse subite des charges provoquée par le retrait de l’État, les médiateurs furent néanmoins intégrés au Palais de Tokyo, montrant que cette mesure d’emploi aidé, salutaire pour le secteur culturel, pouvait fonctionner sur le long terme.

Certains d’entre eux y travaillent encore, à d’autres postes : en 2007, l’équipe qu’ils formaient a fini par être remplacée par de simples vigiles, ce retour à la case départ contribuant ainsi, et je le regrette, à la banalisation du lieu. Mais elle a fait école et mis la médiation à l’honneur à une époque où cette notion était encore perçue comme démagogique ou, pour parler comme Timothée Chalamet, un de ces « trucs où c’est genre » pas efficace et rationnel.


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Source:

www.beauxarts.com