Pres de quatre ans cache dans une armoire l039histoire improbable

C’est une offre d’hébergement qui défie les pires annonces de l’immobilier parisien: une surface habitable de moins d’un mètre carré, une hauteur sous plafond de 167 centimètres. Presque un cercueil. Et pourtant, entre janvier 1915 et octobre 1918, le soldat allié et britannique Patrick Fowler y a survécu pendant près de quatre ans, séparé de ses ennemis par seulement quelques millimètres de chêne.

C’est après la bataille du Cateau (Nord), le 26 août 1914, à peine un mois après le début de la Première Guerre mondiale, que l’angoisse de Patrick Fowler commence. Après ses succès en Belgique, la 1re Armée allemande s’enfonce en terre tricolore, mais est ralentie par quelques régiments britanniques qui s’attardent dans les plaines septentrionales françaises. Hélas, après plusieurs heures d’un affrontement inégal, les forces alliées doivent battre en retraite. Dans la confusion, certains retardataires sont coupés de leurs régiments: c’est le cas de Patrick Fowler, originaire de Dublin (Irlande), qui évolue au sein du 11e régiment de hussards de la cavalerie britannique.

Séparé de ses compagnons d’armes, le cavalier esseulé tente de retrouver son unité, qui se serait repliée en direction de Saint-Quentin (Aisne). Mais toutes les routes semblent désormais bloquées par des soldats coiffés de casques à pointes et des barrages d’artillerie. Il faut se méfier des patrouilles ennemies: les Prussiens ont pour habitude de poignarder les meules de foin d’un coup de baïonnette pour s’assurer que personne n’y est caché…

Des civils à la rescousse

S’éloignant de la civilisation, le Dublinois de 40 ans trouve refuge dans les bois entourant Bertry, un village de 3.000 âmes situé au sud-est de Cambrai, dans le département du Nord. Il passe ainsi l’hiver 1914, grelottant dans sa vareuse, son uniforme camouflé sous un large manteau de postier. Jusqu’à ce qu’il soit découvert, le 15 janvier 1915, par un bûcheron des environs, Louis Basquin, affairé à débiter un arbre dans une clairière. «La première chose qu’il a faite a été de partager avec moi son déjeuner de pain et de fromage», dira plus tard Patrick Fowler.

Plutôt que le livrer aux autorités qui occupent la commune, le bûcheron conduit le soldat jusqu’à la ferme de sa belle-mère, Madame Belmont-Gobert, une veuve du village, laquelle partage son foyer avec sa fille Angèle. Lorsqu’elle aperçoit ce soldat hagard et amaigri, elle n’hésite pas une seconde. «Hébété et désorienté, incapable de saisir le flot rapide de mots chuchotés, [Patrick Fowler] fut conduit directement vers ce qui allait devenir sa cachette pendant près de quatre ans», écrit le brigadier-général Edward Spears, commandant de l’unité décimée. Plus précisément, une armoire de chêne massif qui trône dans le salon des Belmont-Gobert.

L'armoire dans laquelle le soldat Patrick Fowler du 11e régiment de hussards britannique fut caché de janvier 1915 à octobre 1918 par Mme Belmont-Gobert à Bertry, près de Cambrai (Nord). Cette armoire fut achetée par Sir Charles Wakefield et offerte à l'Imperial War Museum. | Photographe inconnu / Imperial War Museum (IWM)

L’armoire dans laquelle le soldat Patrick Fowler du 11e régiment de hussards britannique fut caché de janvier 1915 à octobre 1918 par Mme Belmont-Gobert à Bertry, près de Cambrai (Nord). Cette armoire fut achetée par Sir Charles Wakefield et offerte à l’Imperial War Museum. | Photographe inconnu / Imperial War Museum (IWM)

Claustrophobes s’abstenir: le meuble mesure soixante-dix centimètres de haut et est séparé par le milieu en deux compartiments. La porte de droite donne sur des étagères où sont rangés vaisselle, draps et objets du quotidien; la porte de gauche sur une penderie. En ces temps où les perquisitions sont monnaie courante, c’est le meilleur endroit où planquer un fugitif. «Je me cachais depuis moins d’une semaine quand la rumeur a couru que des soldats allemands allaient s’installer dans la maison, s’alarme bientôt l’Irlandais. Une semaine plus tard, ils sont arrivés, ils étaient huit. Ils occupaient l’étage, mais passaient le plus clair de leur temps à boire du café et à bavarder dans la pièce où je me cachais.»

Le quadragénaire, déjà usé par cinq mois d’errance en forêt, passe des heures à retenir sa respiration, les jambes repliées contre sa poitrine. La maîtresse de maison, quant à elle, imagine toutes sortes de stratagèmes pour détourner l’attention. Lorsqu’un soldat s’aventure près de l’armoire, elle tente de le distraire avec une photographie de sa (jolie) fille aînée. Quand un craquement suspect du meuble éveille les soupçons, elle maudit à haute voix des souris imaginaires. «Pour échapper aux investigations […], elle laissait à dessein ouverte la porte du compartiment de droite de l’armoire, raconte un journaliste en 1927. Dès que les gendarmes arrivaient, elle feignait de continuer à vaquer aux soins de son ménage.»

Qu’arriverait-il si le soldat britannique était découvert? Ce dernier serait livré au peloton d’exécution et ses hôtesses jetées en prison. Ce traitement fut malheureusement réservé au caporal Hull, l’officier supérieur de Patrick Fowler. Lui aussi séparé de son unité et caché dans les environs de Bertry, il eut le malheur d’être dénoncé, puis sommairement exécuté en octobre 1915.

Quarante-quatre mois d’angoisse

Alors il faut redoubler de vigilance sous le toit des Belmont-Gobert. La nuit, tandis que l’envahisseur roupille, le hussard peut enfin sortir de sa tanière pour détendre ses jambes endolories. «Je passais souvent quatre ou cinq heures d’affilée dans le placard pendant que les Allemands étaient assis autour du feu à quelques mètres de moi, racontera-t-il. Si j’avais ne serait-ce que toussé, tout aurait été fini.» En cette période de vaches maigres, Madame Belmont-Gobert doit compter sur quelques complices du village pour lui prodiguer nourriture ou médicaments. «Beaucoup d’entre eux lui ont apporté des œufs, du lait, du pain et des pommes de terre pour compléter son maigre garde-manger», se souvient Patrick Fowler.

Quarante-quatre mois vont ainsi s’écouler, interminables. Au bout d’un certain temps, la veuve Belmont-Gobert est contrainte de quitter sa ferme pour s’installer dans une maison du voisinage. Elle insiste pour emporter avec elle l’armoire: un soldat allemand se porte même volontaire pour l’aider à la transporter! Quoiqu’un peu balloté, l’homme recroquevillé à l’intérieur n’est pas découvert et le manège se poursuit ensuite dans l’autre résidence.

Enfin, le 10 octobre 1918, le village de Bertry est libéré du joug prussien. Le famélique Patrick Fowler, l’uniforme froissé et le visage mangé par une barbe épaisse, est aussitôt arrêté. «Il y avait une sinistre ironie à être arrêté et conduit, encadré par deux policiers militaires, au quartier général britannique», soupirait plus tard l’infortuné. Son état-major l’accuse de désertion! Heureusement, l’Irlandais est reconnu par un ancien membre de son unité, qui le disculpe. Il passera le dernier mois de la guerre en Allemagne avec le reste de son régiment.

«En souvenir du merveilleux dévouement de la famille Belmont-Gobert et souhaitant mettre en valeur son héroïsme dans mon récit, j’ai effectué quelques recherches afin de vérifier les faits, conclut Edward Spears après l’enquête qu’il effectua à Bertry en 1927. Celles-ci ont révélé que les femmes vivaient dans le dénuement et une extrême pauvreté.» Touché, le 11e régiment de hussards se mobilisera pour offrir une rente à la bienfaitrice de Patrick Fowler. Reçue à Windsor avec les honneurs, la veuve Belmont-Gobert sera élevée au rang de Dame de l’Empire britannique. Le meuble qui l’a rendue célèbre a également été acheminé jusqu’à Londres. Il est aujourd’hui exposé au musée des Hussards Royaux de Winchester (sud de l’Angleterre).


Source:

www.slate.fr